Diffusé le 27 novembre 2025 sur France 2, le documentaire « Des infos ou désinfo ? La méthode CNews » a révélé les rouages d’un succès médiatique aussi spectaculaire que controversé. Fruit de huit mois d’investigation, ce numéro de « Complément d’enquête » dévoile comment la première chaîne d’information en continu de France a construit sa domination sur des choix éditoriaux assumés. Mais surtout sur des obsessions thématiques répétitives et une ligne politique de plus en plus affirmée. Avec 1,09 million de téléspectateurs, l’émission a réalisé le meilleur score de la saison. Prouvant, à minima, que le sujet CNews fascine autant qu’il cristallise.
Une enquête data au cœur des obsessions éditoriales
Entre 2020 et 2024, le mot « Islam » a été utilisé à 30 993 reprises sur CNews. Soit deux fois plus que les chaînes concurrentes (15 587 fois sur franceinfo et 15 325 sur LCI). Le mot « immigration », lui, à 69 000 reprises. Ces chiffres, issus d’une analyse menée conjointement avec Reporters Sans Frontières portant sur plus de 700 000 bandeaux diffusés, dessinent le portrait d’une chaîne aux priorités éditoriales très marquées.
La journaliste Lilya Melkonian, qui a piloté cette investigation de huit mois avec Swanny Thiébaud et Pierre-Louis Devais, évoque des heures d’antenne scrutées, revérifiées, recalculées pour comprendre l’ascension fulgurante de CNews dans le paysage médiatique français. Pascal Praud, présentateur vedette au style pour le moins offensif, est devenu le symbole d’une chaîne où immigration et islam font régulièrement la une. D’anciens collaborateurs et salariés actuels dévoilent ses « obsessions », confirmées par les données quantitatives qui ne mentent pas.
Des consignes éditoriales curieuses en campagne présidentielle
L’un des moments les plus marquants du documentaire concerne les révélations d’un ancien correspondant de CNews, Damien Deparnay. Le 16 septembre 2021, jour de la sortie du livre d’Éric Zemmour, on demande à ce journaliste d’aller faire un duplex dans une librairie. Mais on lui demande également de « montrer le livre à l’antenne et de lire la première page ». Chose qu’il n’a jamais eu à faire « pour aucun autre livre, politique ou autre ». Face à son refus, la direction exige qu’il se justifie dans un mail que « Complément d’enquête » a pu consulter. « Ce jour-là, je comprends qu’on n’est plus du tout dans une démarche journalistique, on est dans une démarche politique », conclut-il.
D’autres témoignages anonymes confirment avoir reçu des consignes similaires concernant Éric Zemmour pendant la campagne présidentielle de 2022. Comme par exemple : « Tu ne le lâches pas d’une basket, on couvre absolument tous ses déplacements« . Des injonctions qui n’étaient pas formulées pour les autres candidats. Cela illustre une ligne éditoriale de plus en plus assumée au profit de l’extrême droite.
Selon Reporters Sans Frontières, CNews « triche » en contournant le respect de l’obligation de pluralisme dans les temps de parole. L’ONG accuse la chaîne de reléguer les représentants de La France Insoumise, du PS, d’EELV ou du PCF aux heures de nuit « où les Français dorment ». Cela compense un déséquilibre massif en faveur de la droite et l’extrême droite durant les heures de forte audience.
Une stratégie de non-coopération assumée
Aucun présentateur ou responsable de CNews n’a souhaité s’exprimer. Seuls trois chroniqueurs réguliers ont accepté. Il y a le député macroniste Karl Olive, l’ancien secrétaire d’État socialiste André Vallini et l’avocat conservateur Gilles-William Goldnadel. Ce dernier défend la ligne de la chaîne : « Avant CNews, tous les problèmes d’insécurité issus de l’immigration étaient largement mis sous le boisseau. Il me semble que CNews a donné une respiration de liberté particulière dont je sais gré à M. Bolloré. »
Pascal Praud, Sonia Mabrouk, Christine Kelly, Gauthier Le Bret et leur patron Serge Nedjar ont tous décliné les invitations. Le présentateur star ayant prévenu dès mars 2025 qu’il refuserait, anticipant la présence « d’images compromettantes ». Élisabeth Lévy, qui devait clore l’émission dans les fameux fauteuils rouges de « Complément d’enquête », s’est désistée deux heures avant l’enregistrement. Elle affirme comprendre l’argument de CNews : « On ne peut pas nous attaquer devant les tribunaux et nous promettre un débat serein« .
Un timing explosif dans un contexte de guerre médiatique
La diffusion intervient dans un contexte de tensions entre l’audiovisuel public et les médias du groupe Bolloré. Début novembre 2025, France Télévisions et Radio France ont assigné ces médias en justice pour « dénigrement », leur reprochant un traitement « outrancier » de l’affaire Legrand-Cohen. Ces deux journalistes du service public avaient été accusés de connivence avec le Parti socialiste après la diffusion d’une vidéo les montrant au restaurant avec deux responsables du PS.
L’enquête de « Complément d’enquête » a démarré bien avant ces polémiques. Sa diffusion coïncide avec l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire sur la neutralité de l’audiovisuel public, réclamée par Éric Ciotti (UDR) et soutenue par le Rassemblement national. Cette concomitance alimente les accusations de « bataille idéologique » entre service public et médias privés conservateurs.
Malgré les pressions et les controverses, « Complément d’enquête » a maintenu sa ligne. Documenter, analyser et questionner les méthodes d’une chaîne qui, en quelques années, a bouleversé le paysage médiatique français en faisant de la polémique un modèle économique rentable.


