La France vient de franchir un cap aussi symbolique que controversé dans sa relation ambiguë avec le Bitcoin. Alors que l’État refuse obstinément depuis des années que ses entreprises publiques se lancent dans le minage de cryptomonnaies, il vient d’autoriser le géant américain Mara Holdings à prendre le contrôle d’Exaion, filiale d’EDF spécialisée dans le calcul haute performance. Un paradoxe qui révèle les contradictions françaises face à une technologie stratégique et une opportunité énergétique historique.
Un accord stratégique aux contours ambigus
L’opération, validée par la Direction générale du Trésor fin janvier 2026, permet à Mara Holdings d’acquérir 64% du capital d’Exaion pour 168 millions de dollars, avec une option pour atteindre 75% d’ici 2027. Sur le papier, l’accord semble encadré par de strictes garanties de souveraineté : maintien des activités stratégiques en France, protection des données sensibles, contrôle renforcé des infrastructures critiques.
Mais une clause révélée tardivement change radicalement la donne : une restriction de non-concurrence empêche EDF de pratiquer toute activité de calcul haute performance ou de minage Bitcoin pendant deux ans. Cette disposition, apparemment anodine dans un contexte de cession d’actifs, prend une dimension stratégique explosive lorsqu’on l’analyse à l’aune du contexte énergétique français.
Une surcapacité électrique historique inexploitée
La France traverse une période inédite de surcapacité électrique. Selon les données de RTE (Réseau de transport d’électricité), la production française a dépassé la consommation de 89 TWh en 2024. Cette situation résulte de plusieurs facteurs convergents : retour en puissance du parc nucléaire après les difficultés de 2022-2023, montée en charge des énergies renouvelables (éolien et solaire), stagnation de la consommation due aux efforts d’efficacité énergétique et au ralentissement économique.
Cette abondance, loin d’être une bénédiction, pose des problèmes techniques et économiques majeurs. Exporter massivement vers les pays voisins déprime les prix de marché, rendant certaines heures de production déficitaires. Stocker l’électricité reste techniquement limité et économiquement coûteux. Ralentir la production nucléaire ou renouvelable implique des pertes d’efficience et de revenus.
Dans ce contexte, le minage de Bitcoin aurait pu constituer une solution élégante. Cette activité, extrêmement énergivore mais aussi extraordinairement flexible, peut s’arrêter et redémarrer instantanément selon les besoins du réseau. Elle permet d’absorber les excédents de production lors des pics, de stabiliser le réseau en servant de charge tampon, et de valoriser une électricité qui serait autrement exportée à perte ou tout simplement gaspillée.
Une résistance parlementaire qui s’organise
Les réactions politiques n’ont pas tardé. Plusieurs parlementaires, dont Philippe Latombe (Modem) et Dany Wattebled (Les Républicains), ont saisi le Parquet national financier, craignant une brèche majeure dans la souveraineté industrielle et énergétique du pays. Leur inquiétude porte moins sur le minage de Bitcoin en lui-même que sur la perte de contrôle d’une capacité stratégique au profit d’intérêts étrangers.
David Lisnard, président de l’Association des maires de France et maire de Cannes, dénonce une « erreur stratégique majeure ». Selon lui, en interdisant à EDF d’agir tout en autorisant un groupe étranger, la France se prive d’un triple bénéfice : un outil d’équilibrage énergétique pour gérer ses surcapacités, un levier de souveraineté numérique dans un secteur stratégique, et des revenus substantiels qui alimenteraient les caisses publiques plutôt que des actionnaires américains.
Cette résistance s’organise également au sein même d’EDF, où certains cadres dirigeants s’interrogent sur la pertinence de céder une activité potentiellement rentable et stratégique. Des syndicats dénoncent un nouveau cas de « bradage industriel » où la France vend ses actifs innovants avant même d’en avoir exploré le potentiel.
La morale d’une histoire française
Cette affaire Exaion-Mara illustre parfaitement les contradictions françaises face à l’innovation technologique. Le pays refuse obstinément d’autoriser ses entreprises à explorer de nouveaux modèles économiques jugés risqués ou controversés, puis s’étonne de voir des acteurs étrangers capter ces opportunités en exploitant les ressources nationales.
Le même schéma s’est répété dans les VTC (refus initial du modèle Uber, puis domination des acteurs américains), le e-commerce (retard d’Amazon face aux réticences réglementaires françaises), les néobanques (N26, Revolut prennent l’avantage face aux banques traditionnelles engoncées dans la réglementation), ou encore les cryptomonnaies où la France oscille entre méfiance réglementaire et course pour attirer les acteurs étrangers du secteur.
La question posée par cette affaire dépasse largement le Bitcoin : la France veut-elle subir les transformations technologiques en position défensive, ou les anticiper en position offensive ? Refuse-t-on l’innovation pour la voir s’implanter ensuite sous contrôle étranger, ou crée-t-on les conditions pour que les champions nationaux la développent dans un cadre régulé mais favorable ?
Pour l’instant, la réponse semble claire : quand on refuse de miner chez soi, on finit effectivement par payer pour que d’autres creusent dans son jardin. Et avec l’électricité qu’on leur fournit.
