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Presse en Péril : Moretto, le liquidateur en chef de Nivis Media et Outdoor Editions (4)

Par Sarah Hellec |
Presse en Péril : Moretto, le liquidateur en chef de Nivis Media et Outdoor Editions (4)

Dans les coulisses des rachats de presse, certains noms reviennent avec insistance. Parmi les plus controversés, celui de Moretto, déjà impliqué dans l’équation fatale au groupe Entreprendre. Dans l’ombre de cet ancien paparazzi, ses hommes de main, Éric Baylé et David Oudjani, établis comme présidents de façade, orchestrent des liquidations au profit de la galaxie Moretto et sa société France Média Groupe. Ensemble, ils ont dépecé et organisé la chute de deux grands de la presse spécialisée : Outdoor Editions et Nivis Media (ex Nivéales).

Nivis Media : un démantèlement organisé

Le CEO de Nivis Media aspirait probablement à une retraite paisible à l’aube de ses… 85 ans. Après la vente de son pôle montagne, l’éditeur de titres historiques liés au voyage et à la glisse (Grands Reportages, Wind, Kiteboarder, etc..) cède en février 2024 une partie du capital à Marc Moretto, qui s’en verrait toujours réclamer le paiement. Ce dernier l’évincera dans la foulée, pour confier la présidence à une filiale de sa holding personnelle. C’est Eric Baylé qui la dirige, officiellement de retour aux affaires après dix années d’interdiction de gestion. À peine cinq mois plus tard et en dépit d’une trésorerie confortable, il déposait le bilan. Moretto – et c’est pour le moins choquant – parvient toutefois à s’octroyer les titres de Nivis… Sans que le mandataire judiciaire ne les mettent en vente. Moretto en poursuit depuis l’exploitation avec FMG, débarrassé des salariés, des dettes et des PGE.

Témoignages : chaos et management violent

Pendant des mois, le chaos a régné. Des numéros sont annulés au dernier moment, les piges ne sont pas payées, des salariés subissent un management « exécrable et violent ». D’autres n’ont aucun contact avec les dirigeants : « Silence radio pendant des mois, c’était incroyable ! Pas de cap, sinon de vendre des pubs et juste la confirmation du désintérêt et de la méconnaissance de notre secteur. On n’avait pas affaire à de vrais éditeurs, mais à des encaisseurs » confie un rédacteur en chef. Un autre raconte “ne plus avoir touché le moindre salaire dès l’arrivée de Moretto. Son « grand plan » pour l’avenir s’est soldé par beaucoup de malheurs ». Pendant ce temps, consacré à ce qu’il qualifie de « redressement », le duo fait l’acquisition avec Nivis de titres auto-moto. Les titres Roadtrip, Combi et Super VW subiront le même sort funeste.

Les signaux d’alerte ignorés

Dès juin 2024, les signaux d’alerte se multiplient. France Média Service encaisse les abonnements et les annonceurs se voient réclamer par cette société inconnue le règlement des publicités prises chez Nivis. Plus stupéfiant encore, le Wind n°455 que Nivis a fabriqué, est publié avant sa liquidation… par France Média Editions. Et ce, sous le nom de Marc-Antoine Moretto, qui encaissera ventes et publicités. « Tandis que ce sont les fonds publics, les AGS, qui ont réglé les salaires » s’étonne l’avocat d’un pigiste. Tant que la liquidation est en cours et que les marques ou titres n’ont pas été cédés dans un plan validé, leur exploitation par un tiers est illégale.

À la liquidation, il ne restera plus rien de la trésorerie. En outre, il se murmure qu’elle s’élevait à 600 000€ quelques mois plus tôt, laissant fournisseurs et collaborateurs démunis. « Nous avons passé l’hiver dans l’eau glaciale à tester du matériel, en avançant les frais, pour le numéro clé-de-voûte du magazine. Baylé a fait traîner les factures, puis a refusé de payer « un magazine qu’il n’avait pas commandé ». Affirmant ensuite que le mandataire nous paierait, qui, lui, nous a dit qu’il n’y avait plus un sou.» C’est ce que déplore un fournisseur, auquel il a proposé d’émettre des bulletins de paie à l’aube de la liquidation afin d’arrondir les angles aux frais des AGS.

Après la liquidation : exploitation illégale et violences

La liquidation prononcée en septembre 2024, les titres sont repris par France Médias Groupe et la situation vire au cauchemar. Dès les premiers numéros, les rédactions ne sont pas payées. Ceux refusant cette situation sont dégagés sans ménagement au profit de prestations low-cost. Et plus encore, nous avons eu vent que “Baylé en serait venu aux mains, traînant par les cheveux devant les employés tétanisés une freelance venue réclamer son dû”.

À ce jour, un an plus tard, la plupart des pigistes de Grands Reportages, Trek, Wind, Kiteboarder, Wingsurf, Combi, Super VW n’ont toujours pas perçu leurs revenus en dépit d’innombrables excuses de Moretto. « On ne comprend pas où on est ! Ils prétendent diriger 80 magazines, mais c’est le PDG qui fait la compta fournisseurs et cherche les billets de train… Quand il n’invoque pas une douleur pour se défausser de tout ». Début juillet 2025, après une mise en demeure par avocat – et étonnament, après la sortie de notre enquête sur la chute d’Entreprendre – les équipes reçoivent un bulletin de paie rétroactif pour novembre et décembre 2024 — les premiers mois sous France Médias. Le paiement devait avoir lieu le 31 juillet selon les indications. Mais là encore, aucun versement.

Un modèle de spoliation

La consigne désormais est claire chez FMG. On demande même à un rédacteur en chef de produire “un magazine qui ne coûte rien”. Ceux qui ont accepté les termes doivent se dépêtrer avec les collaborateurs furieux : « le redchef de Grands Rep ne cherche même plus d’excuses ». Du côté de la clientèle, ce constat « le magazine s’adresse à un public avisé et avide de technicité, mais est devenu très médiocre, truffé d’articles sponsorisés et de mauvaises traductions. Les abonnés sont en colère ».

Mais quel est le vrai projet de Moretto ? Que deviendront ces titres, récupérés dans un contexte délictueux et pilotés dans la terreur, dont le modèle semble consister à spolier systématiquement les contributeurs, dont Baylé se plairait à répéter qu’il « suffit de frapper un cocotier pour qu’il en tombe des dizaines » et qu’ils sont trop précaires pour s’offrir les services d’un avocat ?

Le ciel semble devoir s’obscurcir sur Moretto et ses associés… Car, outre plusieurs actions prudhommales et au TAE, une première procédure pénale s’ouvre le 18 septembre. En reproduisant ce schéma à la lettre avec Outdoor, Cayola et Entreprendre, Moretto et ses amis ont probablement été trop gourmands pour pouvoir s’immiscer sereinement entre les gouttes.

Outdoor Editions : un scénario répété

Le groupe Outdoor NG Editions possède 4 titres : Trails Endurance, Triathlon Spirit, Canoe Kayak et Forrest. Il a subi lui aussi, le même sort que les autres groupes de presse. Fondée en 2001, Outdoor Editions est une maison d’édition spécialisée dans la presse sportive. L’entreprise développe plusieurs titres emblématiques avant d’élargir ses activités à l’édition de livres et de films documentaires.

Confrontée à des difficultés financières, la société est reprise en 2022 dans le cadre d’un plan de cession par Outdoor NG, structure réunissant plusieurs actionnaires issus du milieu du sport outdoor. L’ex-dirigeant de Outdoor Editions devient alors salarié au sein de l’entreprise.

Automne 2024, le groupe France Média, par l’intermédiaire d’Éric Baylé, entre en contact avec Outdoor NG. Baylé évoque Marc-Antoine Moretto, qui nourrit l’ambition de constituer un groupe de presse centré sur des titres spécialisés. Les publications d’Outdoor NG suscitent rapidement son intérêt.

L’opération Black Hole Éditions

À la fin de l’année 2024, les actionnaires d’Outdoor NG reçoivent une proposition d’intégration au groupe France Média. À ce moment-là apparaît dans le processus la structure Black Hole Éditions (présidé par David Oudjani). Elle est présentée sans détours comme “un véhicule destiné à reprendre les actifs d’Outdoor NG”. Au 1er février 2025, Black Hole Editions rachète 100 % des actions. L’accord de reprise prévoit alors :

  • le remboursement partiel des comptes courants d’associés,
  • une revalorisation des salaires,
  • la création d’un poste de directeur des événements pour le fondateur, chargé de développer l’activité événementielle,
  • le paiement d’un certain nombre de fournisseurs, notamment les pigistes et les graphistes

Un accord de Goodwill avait été conclu, mais aucune de ces dispositions n’a été respectée. Dans ce cadre qui semble stable, l’ex-dirigeant continue ses activités et, malgré son rôle actif, à partir du 1er février 2025, il ne “touchera plus aucune rémunération de la part de son employeur”. L’équipe issue d’Outdoor — notamment un rédacteur en chef et une directrice commerciale — est également reprise en salariés. Ces derniers recevront bien leur rémunération (tardivement), mais ne verront pas l’ombre d’un bulletin de salaire durant ces mois.

Une incohérence révélatrice et une action en justice

Depuis mars 2025, une étrange incohérence s’affiche dans l’ours des magazines d’Outdoor NG : l’éditeur y est mentionné comme étant France Media, alors que la société reste en réalité administrée par Black Hole Editions. Les actionnaires d’Outdoor NG préparent aujourd’hui une action en justice pour tenter de faire annuler la transaction, estimant que les accords initiaux n’ont pas été respectés. Dans le secteur outdoor, ces actionnaires sont des figures reconnues. Leur décision de céder les marques n’avait rien d’un abandon : il s’agissait au contraire d’un geste pour préserver les titres et soutenir le fondateur, à l’origine de leur création. Mais aujourd’hui, tous expriment la même sidération. Le fondateur comme ses partenaires financiers peinent à comprendre pourquoi les conditions qui devaient garantir la continuité des publications n’ont pas été tenues.

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