En 2026, la santé n’est plus seulement une affaire de soins, c’est le nouveau champ de bataille de la puissance économique mondiale. Si la France continue de briller par son excellence académique et la renommée de ses chercheurs, elle se heurte toujours à un plafond de verre persistant : la transformation de cette matière grise en géants industriels. C’est le célèbre « paradoxe français », où l’on invente à Paris pour produire à Boston ou à Singapour. Pour comprendre pourquoi la chaîne de valeur semble se gripper au moment du passage à l’échelle, nous avons rencontré Philippe Veran. À la tête de Biotech Dental, il incarne cette réussite hybride entre la deeptech et l’usine 4.0. Depuis Salon-de-Provence, il prouve que produire sur le sol national reste un pari rationnel, à condition de lever les freins qui entravent encore l’élan français.

En 2026, l’innovation santé est le moteur de la croissance mondiale. Pourtant, la France semble encore exporter ses cerveaux et importer ses technologies. Selon vous, est-ce un manque de moyens ou une défaillance de nos arbitrages politiques ?
Ph.V : « Je dirais un peu des deux. Il y a certainement un manque de moyens. Quand on parle d’innovation dans le monde de la santé, cela concerne des pans entiers du secteur, au premier rang desquels les nouvelles industries et l’intelligence artificielle. Mais il est clair que nous n’avons pas mis assez d’argent pour soutenir les projets et usines liés à ces secteurs. On a donc un retard important sur ces problématiques. La crise du COVID, la règlementation européenne et le fameux règlement européen MDR (Medical Devices Regulation), entré en vigueur le 26 mai 2021, avec pour objectif de renforcer la sécurité et la qualité des dispositifs médicaux tout en harmonisant les pratiques au sein de l’UE, ce sont autant de choses qui pénalisent la capacité d’innovation de la France.
Notre pays est aussi en difficulté sur le marché de la production de médicaments. Nous avons malheureusement laissé mourir nos savoir-faire. Quant à nos cerveaux, dans un pays qui taxe aussi lourdement que le nôtre la création d’entreprise, il est naturel de les voir partir à l’étranger. Manque de moyens, défaillance de nos arbitrages politiques, certes, mais également réelle problématique sociétale ! Il y a des comportements à changer et cela risque de prendre longtemps ! »
On injecte des milliards de fonds publics dans la recherche. Pourtant, le retour sur investissement économique reste timide. Doit-on, selon vous, forcer la recherche à devenir plus « rentable » pour la société ?
Ph.V : « Oui, bien sûr. Nous,acteurs de la medtech, nous avons la chance de bénéficier d’un ROI rapide, contrairement à d’autres secteurs dans la santé. Je pense que cette question de la rentabilité doit être portée immédiatement à la connaissance de ceux qui intègrent un projet d’innovation scientifique. Et pour contribuer à la rentabilité de ces projets, plusieurs dispositifs existent comme le Crédit Impôt Recherche (CIR), le private equity, le family office ou encore l’appui d’industriels.
Aujourd’hui, le cadre juridique, appréhendable seulement par une poignée de gens et souvent ceux qui construisent ce cadre, est un tel frein quepour ma part, lorsque j’ai l’opportunité de lancer un produit innovant sur le marché et que je trouve une entreprise taïwanaise pour m’amener des capteurs de dernière génération, je le fais ! La puissance publique se définit à travers des politiques inscrites dans un vrai cadre de développement, une vraie stratégie écrite. Selon moi, il faut réduire les fonds publics (mais préserver le CIR) pour davantage laisser le champ libre aux entreprises de créer, innover… »


On a beaucoup parlé de souveraineté sanitaire après la crise. Quatre ans plus tard, est-ce devenu un simple élément de langage électoral ou voyez-vous enfin un projet économique structuré émerger ?
Ph.V : « Sans hésiter, c’est un simple élément de langage électoral ! Le Président Macron, lundi 9 février dernier, a proposé des investissements massifs — jusqu’à 1 200 milliards d’euros par an financés par un emprunt européen — et plaidé pour une « préférence européenne » industrielle, la simplification du marché unique et la diversification des partenariats pour préserver la compétitivité et réduire la dépendance stratégique. Une belle idée sur le papier mais sera-t-elle suivie d’actes concrets derrière ? Pas sûr… Et puis, ajoutons qu’en France, il y a plus de gens qui contrôlent qui ne créent ».
Biotech Dental est au carrefour de la tech et de l’industrie. Très concrètement, à quel moment la chaîne de valorisation se grippe-t-elle le plus en France quand on veut passer de l’idée au produit ?
Ph.V : « Au sein de Biotech Dental, je me donne les moyens de passer de l’idée au produit. Il faut pour cela faire preuve de résilience, savoir prendre des risques, se débrouiller seul. La France n’est pas le pays le plus simple quand on est entrepreneur mais quand on veut on peut ! Je dirais que là où ça peut se gripper, c’est lorsqu’un entrepreneur ne pense qu’à lever de l’argent et en oublie son rôle premier : créer, faire et prouver. Un entrepreneur, c’est d’abord quelqu’un qui a envie de réussir par ses propres moyens. La règlementation peut le freiner, certes, mais finalement, elle reste un enfer pour tout le monde en Europe. Donc, passer de l’idée au produit n’est pas de l’ordre de l’impossible du moment qu’on sait s’entourer de gens de qualité ».
Quand vous regardez vos concurrents aux États-Unis ou en Asie, sur quel terrain perd-on le plus de points de compétitivité : le financement, la norme ou la vitesse d’exécution ?
Ph.V : « Je dirais qu’en France, la question de la norme reste la plus compliquée, surtout, en comparaison avec le marché américain. L’Asie, et notamment la Chine, joue la carte du protectionnisme. Ils vont à une vitesse inouïe. A côté, il est impossible de s’installer chez eux. On se heurte à une culture et un système différents. La norme américaine est, elle, plus pragmatique que la norme européenne. Moralité : il est difficile de rivaliser avec les deux continents et pour des raisons différentes. Si, auparavant, l’Europe pouvait se distinguer/démarquer sur le levier qualité, ce n’est actuellement plus un argument ! »
En 2026, produire en France avec une usine 4.0 comme la vôtre, est-ce encore une décision rationnelle de chef d’entreprise ou un acte de militantisme pur ?
Ph.V : « Installer cette usine à Salon-de-Provence, la ville où j’habite, est la meilleure chose que j’ai faite. Un projet dimensionné que je n’aurais pu réaliser sans le partenariat avec le groupe américain Henry Schein. Un projet dont l’ambition était de défendre l’excellence française en y rapatriant la production américaine. Notre usine est 100% robotisée, ce qui nous permet de mettre sur le marché des produits compétitifs et performants. C’est une fierté et une décision de chef d’entreprise : Intégrer de la robotique et de la technologie dans les produits, est un gage de compétitivité ».

Subventions, crédits d’impôt, appels à projets… Les dispositifs ne manquent pas. Le problème est-il le montant du chèque ou la complexité du formulaire ?
Ph.V : « La réponse tient en un exemple très probant : notre usine a nécessité 12 millions d’euros d’investissement (immobilier et machines). Dans le cadre de la démarche France 2030, j’ai obtenu… 230 000 euros de subvention ! Au-delà du ratio, figurez-vous que suite à une erreur administrative de notre côté en remplissant le dossier de subvention, celle-ci nous a finalement été refusée ! Impossible de faire appel ! Mon exemple prouve encore une fois que si on n’a pas les reins solides, l’administration et la règlementation peuvent parfois desservir un projet de création, voire y mettre un terme ».
Une innovation industrielle se mûrit sur 15 ans, le temps politique se compte en mois. Comment protéger nos industries des changements de cap incessants de l’État ?
Ph.V : « Action – réaction, c’est le mode de fonctionnement actuel de l’Etat. On n’arrête pas de scander le made in France et la défense de l’industrie française. Mais encore une fois, avant d’agir, encore faudrait-il se mettre dans la peau de celles et ceux qui vivent le système de l’extérieur, qu’ils soient entrepreneurs, cadres, ouvriers… Il est également important de faire comprendre qu’une remise en question de l’Etat-Providence est plus qu’urgente et nécessaire. Donner plus de pouvoir d’achat aux Français, abolir le système de retraites actuel, couper les dépenses de sécurité sociale, diminuer les charges sociales, changer le système de façon radicale, voilà ce qu’à mon sens il faudrait impulser ».
Si vous deviez pointer du doigt une seule règle ou une seule habitude de l’administration française qui freine l’innovation aujourd’hui, quelle serait-elle ?
Ph.V : « Les normes ! J’aimerais aussi une fois pour toutes qu’on en finisse avec cette image de l’entrepreneur fraudeur : on jette le discrédit sur l’ensemble du tissu entrepreneurial pour une poignée de tricheurs ! Encore une fois, la France compte plus de contrôleurs que d’ingénieurs et c’est ça qui freine l’innovation ».
Si vous étiez aux commandes demain, quels seraient vos trois leviers prioritaires pour que la France devienne enfin la Silicon Valley de la biotechnologie ?
Ph. V : « Je n’ai absolument pas envie de gouverner et encore moins le talent et je ne laisserais ma place d’entrepreneur pour rien au monde ! Mais pour devenir la Silicon Valley de la biotech, je pense qu’il faudrait renforcer le CIR, qui est un outil incroyable mais qui gagnerait à être amélioré, exonérer les jeunes ingénieurs et chercheurs de charges sociales pendant 3 ans, favoriser le développement des centres de recherche (sur l’IA notamment) et des usines en mettant plus de terrains et de campus à disposition, réhabiliter l’entreprise comme un lieu de vie, où on crée du lien, où on partage, redonner du sens au travail, faire que chacune et chacun aient pleinement envie de se lever le matin pour aller travailler, voilà un peu les mesures auxquelles je pense pour réinventer un écosystème optimal pour oser, créer et entreprendre en France !
Et fini le télétravail qui a tué la restauration du midi, l’immobilier de bureaux et plus grave encore, transforme nos salariés en zombies. ».
Quel message d’urgence ou d’espoir souhaitez-vous adresser pour que 2026 soit l’année du vrai sursaut industriel ? Que souhaiter à Biotech Dental ?
Ph.V : « Je formule le doux rêve qu’un jour, on donne les clés aux entrepreneurs, qu’ils écrivent les règles et les appliquent pendant trois ans et qu’on voit ensuite, ce que ça donne. Je souhaite qu’on prenne en exemple les bâtisseurs d’entreprises qui prouvent qu’on y arrive par l’innovation, le travail, le risque et le talent. J’espère continuer encore longtemps à être un patron exemplaire. Le sens des responsabilités m’anime chaque jour vous savez, et d’ailleurs, c’est cela qui est à la fois le plus dur et le plus excitant !
Souvent, lorsque je regarde les visages de ces deux grands patrons que sont Pinault et Arnault, je vois des visages fermés, graves puis je regarde le mien et je m’aperçois que je livre la même attitude. Le sens des responsabilités est un devoir pour nos collaborateurs et leur avenir mais plus largement, pour l’avenir du tissu économique français. Une mission dont on s’acquitte comme celle de parent ! »
Enfin, quid de l’actualité de Biotech Dental ?
PhV : « Nous lançons cette année après 6 années de recherche et développement, notre scanner intra-oral, une révolution dans l’univers de la dentisterie, designé par Philippe Starck, totalement fabriqué en France. C’était un vrai défi technologique ! Un projet de plus de 50 millions d’euros, passionnant et palpitant mais surtout emblématique d’une start-up de la medtech 70 % française (cocorico !) et 30 % taiwanaise. Nous sommes également précurseurs avec le lancementd’un boitier parfumé pour aligneurs orthodontiques. Un projet que nous avons mené en partenariat avec la société Robertet à Grasse. Une autre de nos fiertés avec un produit innovant, grand public, fort d’ingéniosité, totalement sécurisé (aucune contamination n’étant possible) et qui apporte dans le même temps un réel confort au patient ».
L’heure n’est plus aux diagnostics ni aux incantations sur la souveraineté ; l’urgence est à l’exécution. L’excellence académique française, bien que mondialement reconnue, restera une subvention déguisée aux économies étrangères tant que nous ne briserons pas le plafond de verre de l’industrialisation. En 2026, la compétition mondiale ne nous laisse plus le luxe de la lenteur administrative ou de la frilosité normative.
Pour transformer l’essai, la France doit opérer une bascule radicale sur trois fronts :
- sanctuariser le passage à l’échelle : l’innovation ne s’arrête pas au brevet. Il faut faire de l’usine 4.0, à l’image du modèle de Salon-de-Provence, la norme et non l’exception. Cela exige de substituer le saupoudrage de subventions par un soutien massif et simplifié aux infrastructures de production.
- libérer la vitesse d’exécution : face au pragmatisme américain et à la rapidité asiatique, la France doit alléger son arsenal réglementaire. La souveraineté se construit dans les ateliers, pas dans les formulaires. Il est impératif de réduire le nombre de « contrôleurs » pour redonner de l’air aux « créateurs ».
- réconcilier le risque et la rentabilité : l’entrepreneuriat industriel doit redevenir un moteur de fierté nationale et de réussite financière. En facilitant la rétention des talents et en allégeant la fiscalité sur la création, nous transformerons notre « matière grise » en une force de frappe économique durable.
En somme, la souveraineté sanitaire ne se décrète pas dans les programmes électoraux : elle se fabrique dans des usines robotisées, compétitives et ancrées sur le territoire. Le message est clair : nous avons les cerveaux, il nous faut maintenant l’audace politique et structurelle de bâtir les géants industriels de demain.
Biotech Dental en bref
Fondé en 1987 par Philippe Veran, Bruno Thévenet et le Dr Francis Poulmaire, Biotech Dental est aujourd’hui l’un des leaders mondiaux de l’implantologie dentaire et de l’orthodontie numérique. Basée à Salon-de-Provence, l’entreprise incarne la réussite de la « Medtech » française en intégrant l’intelligence artificielle et la robotique de pointe (Usine 4.0) au service de la santé bucco-dentaire.
Chiffres clés :
- Chiffre d’affaires : périmètre Europe 135 M € – périmètre US : 45 M € (2025) – en croissance.
- Effectifs : Plus de 1 000 collaborateurs en Europe (multipliés par 10 en une décennie) – 200 aux US.
- Production : 100% robotisée sur le sol français (Salon-de-Provence et Scionzier).
- Innovation : 10 ans de R&D pour le scanner IRIS by Starck ;
- Partenariat stratégique : Alliance majeure avec le géant américain Henry Schein (entrée au capital en 2023).
- Présence : Produits distribués dans 86 pays.
« En France, il y a plus de gens qui contrôlent que de gens qui créent. Pour devenir une Silicon Valley de la biotech, il faut redonner les clés aux entrepreneurs. »
Philippe Veran.
