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TheraVectys : l’immunothérapie de rupture au défi de la clinique

Par Morgane Huby |
TheraVectys : l’immunothérapie de rupture au défi de la clinique

Dans un contexte où l’immunothérapie ouvre de nouvelles perspectives majeures contre le cancer, la biotech TheraVectys développe des approches innovantes visant à mobiliser durablement le système immunitaire. Jeanne Menez-Jamet, Directrice scientifique, revient sur les défis scientifiques et industriels de cette technologie de rupture.

La France excelle en science fondamentale mais peine à la transformer en succès industriels. Quels sont selon vous les freins majeurs à l’innovation de rupture ?

J.M-J : « La recherche française est à l’image de la formation des scientifiques : de grande qualité. Cependant, la proximité entre grandes entreprises et recherche fondamentale reste limitée et les espaces hybrides de maturation sont rares. Les laboratoires académiques conduisent souvent les produits innovants jusqu’aux portes du développement clinique, mais peinent à trouver les dizaines de millions d’euros nécessaires à poursuivre le développement, notamment par l’absence de fonds de pension comme dans les pays anglo-saxons. Seuls les consortiums européens permettent aujourd’hui de rassembler les compétences et financements pour des projets d’ampleur. Enfin, la culture française considère encore trop un résultat négatif comme un échec. De ce fait, nos sociétés biotechnologiques sont souvent obligées d’aller chercher des capitaux à l’international, comme ce fut le cas pour Moderna, Cellectis ou DBV ».

Contrairement aux approches basées sur les anticorps, vous misez sur l’immunité cellulaire. Pourquoi est-ce devenu le pilier indispensable ?

J.M-J : « Les anticorps éliminent les agents pathogènes circulants, mais ils sont peu efficaces contre les infections virales chroniques (hépatite B, VIH) et inefficaces contre les cancers. L’immunité cellulaire, elle, permet de détruire directement des cellules anormales. Elle est médiée par les lymphocytes T (notamment les T8 tueurs) recrutés par les cellules dendritiques, véritables « sentinelles » et coordinatrices du système immunitaire. Parfois, le système ignore certaines cellules anormales et la pathologie s’installe. L’immunothérapie cherche à aider l’organisme à les repérer et les détruire. Prendre le contrôle de la cellule dendritique afin de moduler la réponse cellulaire constitue l’un des graals de l’immunothérapie. C’est la stratégie de la plateforme de TheraVectys ».En d’autres termes nous donnons une information au système immunitaire afin de l’activer : c’est donc le système immunitaire du patient qui le guérit, et non pas un produit chimique.

En quoi vos vecteurs lentiviraux modifiés changent-ils radicalement la donne par rapport à la vaccinologie classique ?

J.M-J : Pour déclencher une forte réponse cellulaire, les antigènes doivent être bien présentés au système immunitaire. Des technologies comme les adénovirus ou l’ARN messager présentent les antigènes de façon indirecte et n’atteignent pas efficacement les cellules dendritiques. Les vecteurs lentiviraux (dérivés du VIH-1) ont la particularité essentielle de pouvoir transférer de l’information génétique dans le noyau des cellules, y compris celles qui ne se divisent pas, comme les cellules dendritiques. Nous exploitons cette propriété pour introduire directement les antigènes dans ces cellules. Elles les présentent ensuite de manière optimale aux lymphocytes T, déclenchant une réponse puissante, ciblée et durable. L’utilisation des lentiviraux est déjà une technologie de rupture éprouvée dans les thérapies géniques et les cellules CAR-T ».

Au-delà de la prouesse scientifique, quels sont les avantages compétitifs de cette technologie sur les plans clinique et industriel ?

J.M-J : « Le défi principal a été de passer d’une technologie pour pathologies rares vers une utilisation à grande échelle pour des maladies répandues. Cela a nécessité d’ajuster la production industrielle. Le développement des technologies CAR-T a permis l’émergence d’installations GMP (Bonnes Pratiques de Fabrication) pour des volumes compatibles avec des coûts compétitifs. De plus, l’implication des vecteurs lentiviraux dans d’autres applications a permis d’accumuler des données de sécurité sur plus de 150 essais cliniques. Les questions sur la génotoxicité ou la persistance du vecteur sont donc largement documentées, ce qui facilite l’acceptation des nouveaux dossiers réglementaires ».

De l’Institut Pasteur aux essais cliniques, quels ont été les verrous les plus critiques à lever pour structurer ce pipeline ?

J.M-J : « Le passage au marché suit un parcours d’environ 10 ans. Chaque étape requérant des expertises distinctes et des coûts croissants. L’Institut Pasteur joue un rôle clé pour la preuve de concept, mais dès les essais humains, les enjeux financiers deviennent considérables : conception des essais, ressources médicales, conformité et recrutement de patients entraînent des dépenses massives. Enfin, la commercialisation mobilisant encore d’autres compétences, elle est souvent portée par les « Big Pharmas ». C’est souvent au niveau du financement des phases cliniques que les biotechs rencontrent le plus de difficultés ».

Comment structurez-vous votre trajectoire pour sécuriser à la fois la crédibilité scientifique et la valorisation du projet ?

J.M-J : « TheraVectys a mis la recherche au cœur de sa stratégie en créant dès 2017 une unité mixte de recherche avec l’Institut Pasteur. Cela a permis la publication d’une vingtaine d’articles originaux et le dépôt de nombreux brevets. Désormais, nous nous concentrons sur la valorisation clinique. Un essai de Phase I/II pour le traitement des cancers HPV-induits est en cours aux USA… Avec des premiers patients recrutés en 2024. Nous poursuivons ce développement au sein d’une structure autonome, tout en conservant des liens étroits avec l’excellence académique de Pasteur ».

Pour plus d’informations :

www.theravectys.com