Muriel Benitah apparaît dans un éclat de couleurs. La voix file vite et les idées se pressent. À l’âge où tant de dirigeants songent à protéger leur acquis, cette ancienne cadre de la Société Générale choisit de repartir presque de zéro dans un univers dont elle ne possède ni les diplômes ni les usages.
« Mon fil rouge, c’est mon appétit de vivre, de croquer la vie pleinement. Je n’ai jamais su faire les choses à moitié ni compris pourquoi il aurait fallu choisir. Au moment où l’on se dit que l’on va ralentir, j’ai souhaité mettre un coup d’accélérateur. J’ai trop de rêves pour commencer à ralentir. »
Ce goût-là du mouvement s’est longtemps exercé dans la banque. Pendant 28 ans, Muriel Benitah y pratique la finance, le droit, les nouvelles technologies et la transformation des organisations. Elle gravit les échelons grâce au travail acharné, armé d’une créativité et d’un instinct sans faille.
« J’ai bossé. Et puis quand j’avais le temps, je bossais aussi. J’étais convaincue que nous apporterions de la valeur en finançant l’économie. J’ai appris à capter des signaux faibles, à voir ce que l’on ne voit pas forcément et à être créative dans un grand groupe. C’est ainsi que j’ai gagné leur confiance. »
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Au sommet de sa carrière, elle anime la filière informatique de la Société Générale, avec près de 25 000 collaborateurs dans le monde. Sa Tech Week réunit jusqu’à 17 000 salariés. Cette expérience contient déjà une part du futur MedInTechs, entraîner une communauté plutôt que simplement distribuer des directives. Pourtant son départ ne naît pas d’une rupture amère.
« J’étais au sommet de ma carrière. J’étais tellement haut que je me suis dit que c’était le bon moment pour partir. Entrer dans un groupe, c’est facile. En sortir sous les applaudissements, c’est plus compliqué. Et si l’on avait voulu me limiter, je serais sortie de la pièce pour en créer une nouvelle. »
Mère de huit enfants, elle refuse le vocabulaire du sacrifice et rejette le mythe d’un équilibre travail et famille sans contrainte.
« Pourquoi décider que certaines dimensions de notre vie sont incompatibles ? J’ai voulu mes enfants, travailler, progresser, aimer, créer et construire. Choisir, c’est souvent commencer par se limiter. Oui, cela donne une vie dense, mais c’est une chance. Mon secret consiste à me donner pleinement à ce que je fais. Le temps compte mais surtout l’attention. Il faut écouter et ne pas seulement entendre. »
Cette capacité à donner toute son attention à ce qu’elle fait est devenue une véritable discipline de dirigeante.
La naissance de son dernier fils, porteur de trisomie 21, a orienté son regard sur le soin sans être pour autant l’élément déclencheur de MedInTechs. C’est néanmoins l’approche qui est tout autre.
« Cela change le regard sur le handicap, la différence et ce que vit une famille. Mais MedInTechs n’est pas né de la trisomie de mon fils. Cette expérience m’a donné une sensibilité plus forte. Derrière le mot patient, il y a une personne. Autour d’elle, il y a des proches, des peurs, des espoirs, des projets et une vie. »
Quand on lui présente une innovation, sa première question reste concrète. Que changera vraiment cette solution dans la vie de quelqu’un ?
Une intuition qui nait avant la crise sanitaire
À la fin de 2019, elle flaire un autre signal faible. La santé va être saisie par une transformation numérique déjà entamée dans le monde de la banque. Puis la pandémie accélère tout. Pendant que le pays se clôture et se confine, Muriel Benitah imagine un lieu où des milliers de personnes pourraient se retrouver. La première édition ouvre en mars 2022.
« Je ne me suis pas réveillée en me disant que j’allais organiser un salon. Ce qui m’enthousiasme, c’était de provoquer des rencontres qui, autrement, n’auraient jamais eu lieu. Pourquoi ne pas mettre ensemble médecins, chercheurs, institutions, soignants, patients et investisseurs. Je ne suis pas entrée dans la santé en demandant la permission. J’y suis entrée en ouvrant moi-même une porte. »
Elle ne cherche pas à expliquer la médecine aux médecins. Son équipe, constituée de son neveu, le docteur Julien Schemoul, apporte la connaissance du terrain et préside le comité scientifique. Lucas Thiery quant à lui, connaît l’écosystème des entreprises innovantes. Ce regard extérieur est aussi une force.
« Je n’ai jamais cherché des personnes qui me ressemblent. Chacun apporte ce que l’autre n’a pas. Certains se demandaient ce que cette banquière venait faire dans la santé. Nous allons valoriser davantage la capacité à apprendre qu’une expertise figée. Il faut apprendre à apprendre, garder de la curiosité et de l’ouverture. Quand on se fait confiance, on peut passer d’un domaine à un autre. »
Une seule ligne, du salon grand public à la plateforme spécialisée
MedInTechs a d’abord été un salon étalé sur deux jours. Sa fréquentation passe de 6 000 visiteurs en 2022 à environ 12 000 depuis 2024. Plus de 300 partenaires lui font confiance et HealthConnect (la plateforme d’échange) réunit plus de 1 800 experts. Rencontres, veille et congrès scientifique inscrivent le rendez-vous parisien en continuum.
« Au départ, nous avons créé un salon. Puis nous avons vu naître un mouvement qui nous dépassait. Il fallait créer des connexions et faire grandir les innovations. Aujourd’hui, nous sommes un salon, un réseau, un congrès et un média, car nous donnons de la visibilité et la parole aux acteurs. »
Le projet est financé par les partenaires et exposants, qui payent leur présence et leur visibilité. D’autres projets y participent ponctuellement au cours de l’année, l’objectif étant de ne pas faire payer le visiteur. La dirigeante ne communique pas ses résultats, mais expose l’échange de valeur.
« Nos revenus ne viennent pas des billets, qui sont gratuits, parce que je tiens à la démocratisation et à la réhumanisation de la santé. Ils viennent de nos partenaires et de nos exposants. Notre modèle se construit avec ceux qui veulent partager leur contribution à la santé et à l’innovation. Cela va bien au-delà des deux journées du salon. Nous créons une dynamique toute l’année. »
La place des laboratoires, assureurs et industriels soulève la question de l’indépendance éditoriale. Ici un partenaire peut proposer un sujet, mais ne dispose jamais seul d’une conférence de haut niveau, c’est l’équipe qui compose le plateau et garde le dernier mot.
« Nous écoutons son centre d’intérêt et ce qu’il veut apporter à la santé. Si cela correspond à notre vision, nous discutons. Puis nous choisissons les autres acteurs autour de la table. Le partenaire devient un expert parmi cinq. Personne ne nous dicte ce que nous devons faire. »
La qualité plutôt que la foule
Après le doublement de la fréquentation, Muriel Benitah ne court pas après une croissance sans rivage. Le Parc floral de Paris, où s’est tenu le dernier salon, incarne cette volonté, ce site ouvert où l’innovation demeure intelligible.
« Ce que nous cherchons, c’est la qualité. Parmi nos partenaires, il y a de grands groupes, des jeunes pousses, des soignants et des associations de patients. Nous voulons un lieu humain et une progression raisonnable. La programmation de MedInTechs est un phare. »
À la course au volume, elle préfère une densité de rencontres utiles. Cette utilité se mesure mal. La fondatrice ne chiffre pas les contrats nés de l’événement, faute de suivre toutes leurs ramifications. Elle décrit plutôt un geste quotidien.
« Quand on me présente un projet, je me demande aussitôt qui pourrait l’aider, qui aurait besoin de cette innovation et avec qui cette personne devrait parler. Une rencontre peut changer la trajectoire d’un projet. Notre métier, c’est de créer de la sérendipité. Nous la créons et nous l’organisons aussi un peu. »
Pour les jeunes sociétés candidates, MedInTechs examine la recherche, les phases cliniques, le marquage CE, la maturité commerciale, les partenariats et les financements obtenus. Le public, non désintéressé, vient chercher des solutions et parfois un espoir.
« Nous parlons de sauver des vies et de donner de l’espoir. Vous me voyez le faire avec quelque chose qui ne serait pas solide scientifiquement. Jamais. Une innovation n’a de sens que si elle est adoptée et apporte de la valeur aux soignants et aux patients. »
Respectant ce strict cahier des charges, Muriel Bénitah est intransigeante envers les projets porteurs de faux espoirs. Et l’intelligence artificielle illustre cette ligne de crête et son usage doit reposer sur une formation. Bien que l’IA ait des vertus, l’Humain doit rester le mur porteur du monde médical.
« L’intelligence artificielle est déjà ancrée dans nos usages. Il faut former et informer pour permettre un bon usage. Mais le plus grand risque serait de dire que tout est intelligence artificielle. Elle reste une technologie au service d’une vision. Ce sont les femmes, les hommes et les usages qui comptent. Une technologie n’a pas de vie toute seule. »
Forte de son réseau national, la fondatrice, veut élargir son éventail et attirer en France davantage de chercheurs et de professionnels étrangers, tout en préservant l’identité française de MedInTechs. Ainsi le congrès MedInTechs Society doit rapprocher la recherche, la pratique clinique et l’adoption des solutions.
« Je veux mettre en lumière l’excellence française et lui offrir une vitrine assez forte pour que l’international vienne la découvrir ici. Je continue à rêver grand, mais je ne confonds jamais un rêve et une annonce. Je n’ai pas le sentiment que MedInTechs soit arrivé. J’ai le sentiment que nous commençons, et c’est merveilleux. »
Ce commencement est peut-être son véritable modèle. Non pas une recette de reconversion ou le culte de l’audace, mais une confiance qui en appelle d’autres. Les lassitudes obscurcissent parfois les carrières installées, Muriel Benitah a su y voir la lumière du renouveau dans sa vie.
« Les grandes aventures commencent rarement avec dix excellentes raisons d’être raisonnable. Il faut construire un projet qui vous dépasse. MedInTechs est devenu plus grand que ce que nous imaginions et il me paraît encore trop petit pour contenir tous mes rêves. Croyez en vous assez fort pour donner aux autres l’envie d’y croire, puis croyez en eux pour qu’ils grandissent avec vous. »
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