Alors que les dépenses liées au cancer explosent et que les thérapies innovantes progressent rapidement, le diagnostic précoce reste le grand angle mort du système de santé français. Prévention insuffisante, dépistage complexe, adoption lente des innovations : autant de freins qui pèsent sur la soutenabilité économique et la souveraineté sanitaire. Fondateur d’OncoDiag, biotech spécialisée en biologie moléculaire et en biopsie liquide, Claude Hennion alerte sur ce paradoxe français. Il plaide pour un changement de modèle, où l’innovation diagnostique devient un levier clé de performance médicale, budgétaire et industrielle.

Alors que les thérapies progressent, le dépistage semble stagner. Quels sont les verrous majeurs qui empêchent aujourd’hui la France de généraliser un diagnostic réellement précoce ?
C.H : « oui, plusieurs verrous existent. Derrière tout test de dépistage, il y a de la répulsion. Prenons l’exemple du cancer colorectal, moins d’un tiers des 50-74 ans effectuent le test de dépistage. En cause : le fait qu’il ne soit pas agréable de prélever ses selles et qu’il génère des faux positifs comme des faux négatifs. Ajoutons des médecins généralistes qui dissuadent leurs patients, remettant en cause sa performance. Patients qui sont déjà réticents au départ ! La peur de savoir bloque aussi les gens et on le voit pour tous les dépistages de cancers. Mais le gros frein pour nous, c’est la lourdeur réglementaire liée aux tests.
Nous sommes passés d’un système d’auto-certification à un système complexe et coûteux. Les tests qui étaient certifiés il y a quelques années avec l’ancien système doivent le refaire selon les nouvelles normes, engendrant un véritable encombrement et donc de longs délais. Cela retarde de façon pénalisante pour tous l’arrivée des nouveaux tests sur le marché. Enfin, un grand nombre de tests de dépistage ou de diagnostic sont pénibles voire douloureux. C’est la raison pour laquelle, chez OncoDiag, nous avons lancé des tests qui ne sont pas invasifs et qui doivent encourager un maximum de personnes à les réaliser.
En quoi l’amélioration du diagnostic et, surtout, du suivi de la récidive est-elle un levier de maîtrise des dépenses publiques ?
C.H : « En France, il n’y a que trois cancers, le sein, le colon et le col de l’utérus, qui font l’objet d’un dépistage systématique. Des dépistages qui sont loin d’être simples. A côté, il y a une forte demande des professionnels de santé pour s’appuyer sur des tests beaucoup plus fiables.
Quelques exemples :
Prenons l’exemple du cancer de la vessie dont le taux de récidive est de 80% dans les 5 ans. Le test doit être fait tous les 3 à 6 mois pour le reste de la vie, or, il est douloureux plusieurs jours après. Moralité : certains patients n’y retournent pas après 3 mois ou retardent le test et si un cancer survient et atteint les muscles, l’ablation de la vessie est nécessaire. C’est une opération lourde et chère. Autre exemple pour le cancer de la prostate, le test se fait sur la base de la mesure du taux de PSA. N’importe quelle stimulation de la prostate envoie beaucoup de PSA dans le sang. Le résultat : beaucoup de faux positifs lors des tests. Même les généralistes commencent à remettre en cause le test du PSA. Test que la sécurité sociale ne prend plus en charge d’ailleurs !
Il est donc crucial de mettre sur le marché des tests plus précis et peu chers. Les nouveaux tests à base de PCR sont faciles à faire et peu chers : quelques dizaines d’euros. Comparé au coût de soin d’un malade du cancer, soit 30 à 60 000 euros par an, on comprend l’intérêt à développer des tests fiables. La fiabilité médiocre des tests PSA pour le dépistage du cancer de la prostate avec beaucoup de faux positifs amène parfois certains praticiens à retirer la prostate… alors même qu’il n’y a pas de cancer en fait ! Il faut vraiment agir de concert pour améliorer la fiabilité des tests ».
OncoDiag mise sur les biomarqueurs et la biopsie liquide. Sans entrer dans une complexité technique excessive, comment vos solutions transforment-elles concrètement le parcours du patient ?
C.H : « Si un cancer apparaît, il y aura forcément des cellules tumorales, moins adhésives entre elles que les cellules normales, ou de débris de ces cellules tumorales qui vont se détacher et viendront dans l’urine ou dans le sang. D’où l’intérêt d’une biopsie liquide (prélèvement de sang ou d’urine) pour tester leur apparition et faire un diagnostic de cancer. Nos tests de biologie moléculaire permettent d’identifier des mutations et des méthylations associées à la survenue d’un cancer. Les résultats sont donc beaucoup plus efficaces et précoces… générant des sources d’économie non négligeables pour notre système de santé ! »
La France dispose d’une recherche académique de premier plan. Cependant, OncoDiag a dû faire face aux défis de la « vallée de la mort » (le passage de la preuve de concept à l’industrialisation). Selon vous, que manque-t-il à l’écosystème français pour que nos pépites biotechnologiques deviennent des leaders mondiaux avant d’être rachetées ou délocalisées ?
C.H : « La mise en exploitation de nos premiers tests a été confiée au laboratoire CERBA, une structure privée, ce qui a pu générer des rivalités avec les CHU. Mais mettre en place de tels tests exige une grosse plateforme et une logistique importante. Le nerf de la guerre reste le financement. OncoDiag repose sur un actionnariat conclu avec des business angels, la région Normandie et le soutien de la BPI.
Au total, nous avons levé 6 millions d’euros, quand aux Etats-Unis, ce sont 100 millions d’euros qui sont levés pour le même type de test ! La nouvelle règlementation européenne de certification impose également un coût non négligeable d’environ 100 à 200 000 euros par test (hors compétences humaines). A cela s’ajoute l’emploi de qualiticiens, des postes très recherchés et donc très chers. Une solution pour faciliter la sortie rapide de nouveaux tests serait de trouver un intermédiaire entre l’auto-certification et le système actuel ».
Si vous aviez une réforme prioritaire à leur suggérer pour accélérer l’adoption des innovations diagnostiques d’ici 2027, laquelle serait-elle ?
C.H : « Les autorités doivent prendre au sérieux le développement des tests non invasifs. Il y a urgence à créer un programme qui accompagne davantage la recherche, le développement et la certification dans ce domaine. Nos tests sont peu coûteux, fiables et sensibles. La grande précision et la personnalisation de ces tests est une aide précieuse pour aider les oncologues à déterminer le meilleur traitement pour chaque patient. Un tel programme permettrait de mettre à leur disposition de tels tests beaucoup plus rapidement.
OncoDiag se développe également à l’international. Quel regard portez-vous sur l’attractivité du modèle français comparé aux États-Unis ou à l’Asie ? Quels sont les indicateurs clés (KPIs) qu’un investisseur doit surveiller pour valider la solidité d’une innovation en oncologie aujourd’hui ?
C.H : « Ma préoccupation reste la question de la protection. Heureusement, les brevets permettent de protéger nos data et les règles sont devenues plus précises dans le champ de la biologie. Il s’agit donc de se faire accompagner par un bon cabinet spécialisé sur la protection intellectuelle. Ensuite, les investisseurs ont besoin de bien connaitre l’équipe, ses compétences et ses réalisations passées.
Pour ce qui concerne OncoDiag, je vais refaire un tour de table prochainement : soit les investisseurs actuels continuent à nous suivre, soit il va falloir élargir à d’autres candidats. Pour l’heure, nous sommes sur la dernière phase d’exploitation des échantillons cliniques des tests de dépistage des cancers de la prostate et colorectal avant de passer à la phase de mise en conformité réglementaire. Enfin, il ne faut pas hésiter à explorer d’autres pays comme l’Inde où la règlementation est plus simple. Une piste qui promet aussi un ROI plus rapide à nos investisseurs ».
« Permettre, grâce à des tests précis, moins chers, faciles à réaliser et moins invasifs, de dépister des cancers le plus tôt possible, c’est ce qui m’anime à 76 ans ! Une passion et un engagement, le sentiment d’exercer un métier utile… »
Claude Hennion, fondateur d’OncoDiag
