Diriger n’a jamais été aussi complexe — ni aussi exposé. Transformations économiques, tensions géopolitiques, mutations sociales : les repères bougent, vite. Dans ce contexte, l’Association Progrès du Management (APM) célèbre ses 40 ans avec une conviction intacte : le progrès de l’entreprise passe d’abord par celui du dirigeant. À sa tête, Pauline Leré incarne une nouvelle génération de leadership, à la fois gardienne d’un héritage singulier et porteuse d’une ouverture plus large, plus internationale, plus humaine. Rencontre avec une dirigeante qui revendique le temps long dans un monde pressé.
Un héritage à préserver, une ouverture à inventer
Prendre la direction générale de l’APM au moment de ses 40 ans n’est pas anodin. Pauline Leré le reconnaît d’emblée : « Ce n’est peut-être pas hyper original de dire ça, mais le principe de l’APM n’a pas changé depuis 40 ans. » Et loin d’y voir une limite, elle y décèle au contraire une force rare. « Ce modèle de partage d’expertise, de partage d’expérience, cette question du temps long entre le progrès de l’entreprise par le progrès du dirigeant… il est paradoxalement encore plus à défendre aujourd’hui parce qu’il est hyper moderne. »
Forte de 40 000 dirigeants accompagnés depuis sa création, l’APM revendique un rôle presque militant : celui de préserver ces espaces de réflexion dans un quotidien saturé d’urgence. « Dirigeants, ne restez pas seuls, » martèle-t-elle, évoquant l’une de ses premières prises de parole publiques. « C’est impossible de faire ce métier tout seul. Être dirigeant, c’est un pied dedans, un pied dehors… et trouver l’équilibre, c’est un enjeu. » Mais préserver ne suffit pas. Pauline Leré porte aussi une vision d’ouverture. D’abord géographique, avec une internationalisation repensée : « J’ai à cœur de faire bénéficier aux dirigeants métropolitains de visions du monde venues d’ailleurs. L’idée n’est pas d’exporter un modèle, mais de créer des ponts. « Notre métier, c’est la rencontre. »
Le dirigeant “en progrès”, ou l’équilibre entre transformation et responsabilité
À l’APM, une idée structure tout : progresser ne se résume pas à accumuler des compétences techniques. « On se forme pour se transformer », insiste Pauline Leré. Elle dessine ainsi les contours d’un dirigeant “en progrès”, autour de quatre piliers. D’abord, cette capacité à faire de la technique un levier de transformation personnelle et collective.
Ensuite, une manière de diriger fondée sur le partage plutôt que le pouvoir : « L’entreprise reste un lieu collectif. »
Troisième dimension : la capacité à faire face. « Comment on s’outille pour passer plus de temps à surfer sur la vague qu’à ramer en dessous ? » Une image simple, mais révélatrice des défis actuels. Enfin, une forme d’optimisme presque structurel : « Quand on est dirigeant, il faut voir l’avenir positivement. On n’a pas le choix. »
Derrière ces principes, une réalité plurielle : « On a 9 000 adhérents aujourd’hui… et 40 000 manières différentes d’être un dirigeant en progrès. »
La solitude, un tabou persistant
On en parle beaucoup, mais le sujet reste délicat. « Je crois que c’est un vrai tabou. On en parle, mais on l’adresse peu. » Pour Pauline Leré, la solitude du dirigeant touche à quelque chose de profondément intime, souvent renforcé par une double injonction : être fort pour son entreprise, pour ses équipes, pour sa famille.
Elle observe néanmoins des évolutions. Et les différences de genre ne simplifient pas le tableau : « Les femmes vont peut-être en parler plus librement. Les hommes, eux, ont encore cette fierté qui les empêche de montrer leurs failles. »
À l’APM, cette question se travaille dans le temps. « Il faut parfois trois à quatre ans pour que cette vulnérabilité puisse se dire. » Mais lorsque les conditions sont réunies – confiance, sécurité, solidité du collectif – la parole circule autrement. « Je vois des dirigeants dire en une minute des choses qu’ils n’auraient jamais dites ailleurs. » Ce n’est pas un espace thérapeutique, précise-t-elle, mais un cadre structuré où l’on peut, progressivement, « oser dire ».

Des dirigeants sous pression, mais capables de s’adapter
Inflation, recrutement, désengagement, tensions géopolitiques… les dirigeants d’aujourd’hui n’échappent pas aux secousses du monde. Ils prennent les mêmes vagues que tout le monde. La différence ? « Ils ont désormais un espace pour l’adresser. »
Pour Pauline Leré, il n’existe pas de solution miracle. « Chacun trouve sa solution. » Mais elle insiste sur une capacité clé : l’adaptation. Une adaptation parfois subie, parfois choisie.
« On peut le vivre comme quelque chose qui nous percute… ou comme une ouverture. » À l’APM, cette adaptation passe aussi par l’anticipation. Conférences, expertises, scénarios prospectifs… autant d’outils pour préparer sans prédire.
Mesurer l’impact autrement
Comment mesurer l’impact d’un réseau comme l’APM ? La réponse reste en construction. « On travaille avec des chercheurs pour avoir des mesures macroéconomiques. » Mais pour l’instant, ce sont les témoignages qui dominent.
Et ils ne viennent pas uniquement des dirigeants. « Nos experts aussi se laissent transformer. » Universitaires, hauts fonctionnaires, spécialistes venus d’horizons variés… tous confrontent leurs certitudes à celles des entrepreneurs. Dans ces échanges, parfois déroutants, se joue une ouverture mutuelle. « On crée des lieux de rencontre entre des gens qui n’auraient jamais eu l’occasion de se croiser. »
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Grandir sans se dénaturer
L’APM ne se pense pas comme une entreprise en quête de croissance à tout prix. Mais rendre le modèle accessible au plus grand nombre reste une ambition. En France comme à l’international, le développement se fait avec prudence. « Notre enjeu, c’est la pérennité des clubs. » Diversité des profils, ancrage local, équilibre entre membres… chaque ouverture répond à des critères précis.
Et surtout, une règle pédagogique : le bon nombre. « 18, c’est le nombre idéal pour apprendre et se sentir bien dans un club. » Un détail en apparence, mais révélateur d’une philosophie où la qualité prime sur la quantité.
Le dirigeant de demain : plus collectif, plus connecté
Alors, à quoi ressemblera le dirigeant de demain ? Pauline Leré esquisse une réponse, sans prétendre figer l’avenir : « Il aura la capacité de construire le monde de demain, et rien que pour ça, on pourra le féliciter ! Il sera sans doute plus nombreux, plus connecté, plus collectif. »
Dans un monde en recomposition, l’entreprise conserve, selon elle, un rôle central qui a « toute sa place à jouer. » Et les dirigeants, plus que jamais, devront conjuguer performance et ouverture, stratégie et humanité. Un souhait, presque en forme de clin d’œil : « Et il sera APM, on l’espère ! »
