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« Je suis vieux et je vous emmerde » : quand l’expérience ne suffit sur le marché de l’emploi

Par Adèle Blanche |
« Je suis vieux et je vous emmerde » : quand l’expérience ne suffit sur le marché de l’emploi

À 55 ans, disparaît-on du monde professionnel sans bruit ? Derrière cette question, une réalité que beaucoup vivent sans jamais la nommer. Avec son manifeste au titre sans détour, Jean-Jacques Richard met en lumière une mécanique silencieuse : l’effacement progressif des seniors du marché de l’emploi.

Tout commence par une phrase. « Je ne suis pas trop cher, pas trop lent, pas dépassé. Je suis simplement devenu invisible. » En quelques mots, le ton est donné. Loin des discours institutionnels sur l’allongement des carrières, le vécu est tout autre. Les candidatures s’enchaînent, les réponses se font rares. Puis inexistantes. Le silence devient la norme.

Publié sur LinkedIn, son texte — Je suis vieux et je vous emmerde — circule massivement. Il touche juste, parce qu’il dépasse le cas individuel. Il révèle une expérience largement partagée, mais rarement exprimée aussi frontalement.

L’expérience face au mur du silence

Pendant longtemps, l’expérience a été un gage de stabilité, de savoir-faire, de transmission. Aujourd’hui, elle semble parfois devenir un frein implicite. Sans jamais être formulé clairement, le doute s’installe : profil trop senior, coût supposé plus élevé, capacité d’adaptation questionnée. Dans les faits, cela se traduit par une absence de retour. Ni refus, ni échange. Une mise à l’écart silencieuse qui interroge profondément les pratiques de recrutement.

Ce décalage est d’autant plus frappant que les entreprises revendiquent des valeurs d’inclusion et de diversité. Mais derrière ces principes affichés, la réalité des processus de sélection raconte une autre histoire. Les profils jeunes sont privilégiés, les trajectoires linéaires valorisées, et les carrières longues deviennent suspectes.

Travailler plus longtemps… mais pour qui ?

Au moment où le débat public insiste sur la nécessité de prolonger la vie professionnelle, une contradiction majeure apparaît. À quoi bon reculer l’âge de départ à la retraite si, dès 50 ans, l’accès à l’emploi se réduit drastiquement ?

Le témoignage de Jean-Jacques Richard met en lumière un angle mort du débat : celui de l’employabilité réelle des seniors sur le marché de l’emploi. Car derrière les chiffres et les réformes, ce sont des parcours qui se fragilisent, des compétences qui restent inexploitées, et une forme de déclassement qui s’installe.

Le phénomène dépasse largement les cas individuels. Il révèle des biais structurels : tri automatisé des CV, standardisation des profils, difficulté à valoriser l’expérience. À cela s’ajoutent des réalités plus complexes encore — inégalités territoriales, double peine pour les femmes, perte progressive de statut.

Dans un contexte de pénurie de talents et de transformation du travail, cette mise à l’écart pose une question essentielle : peut-on encore se priver de l’expérience ?

Avec un ton direct, parfois dérangeant, Jean-Jacques Richard signe un texte nécessaire. Parce qu’il oblige à regarder en face une réalité que beaucoup préfèrent ignorer. Et qu’il rappelle, surtout, qu’au-delà des discours, le travail reste avant tout une question de reconnaissance.

Je suis vieux et je vous emmerde, Jean-Jacques Richard, ed. Librinova, parution le 2 avril 2026.