La direction interministérielle du numérique (DINUM) est à la fois l’architecte technologique, le garant de la stratégie des données et le responsable des compétences numériques de la filière numérique de l’État. En tant que cheffe de file du numérique de l’État, elle a pour objectif de rendre l’État plus efficace, plus simple et plus souverain grâce au numérique.
La souveraineté numérique est devenue un enjeu central dans les débats publics. Comment la définissez-vous aujourd’hui dans le cadre de l’action de l’État, et quel en est le périmètre stratégique ?
La souveraineté numérique n’est pas un concept : c’est un enjeu vital, stratégique, économique, sociétal et démocratique. Le rapport Draghi l’a rappelé avec force : 80% des infrastructures et technologies numériques européennes sont aujourd’hui importées, créant des vulnérabilités systémiques dont nous ne pouvons plus ignorer l’ampleur. Il en va de l’autonomie de l’Europe dans ses choix de développement, et plus directement, de la continuité de l’action publique française en cas de crise.
La définition que nous retenons à la DINUM est précise et opérationnelle : c’est la capacité d’une nation à agir de façon autonome dans ses domaines stratégiques, en contrôlant ses dépendances technologiques, opérationnelles et réglementaires vis-à-vis d’acteurs non-européens. Concrètement, cela se traduit par trois exigences : l’immunité au droit extra-européen, la possibilité de substituer à tout moment un composant de nos systèmes d’information par une solution alternative, et la maîtrise des technologies clefs.
Pour l’État, cela repose sur deux piliers. Le premier est de garantir notre immunité au droit extra-européen via des hébergeurs qualifiés SecNumCloud, référentiel établi avec l’ANSSI qui constitue notre socle de confiance. Le second est de préserver notre maîtrise des composants critiques de nos systèmes d’information et de promouvoir des alternatives technologiques souveraines, notamment dans les télécommunications. Visio, notre système de visioconférence souverain en est une illustration concrète : le Ministre Amiel en a annoncé sa généralisation à l’ensemble des administrations en janvier dernier.
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Ce cadre doctrinal se renforce également sur le plan réglementaire : la signature prochaine du décret d’application de l’article 31 de la loi SREN, la circulaire sur les achats numériques et le vade-mecum sur la sensibilité des données que nous avons diffusés viennent outiller concrètement les acheteurs publics pour qu’ils intègrent ces exigences de souveraineté dès l’expression de besoin.
Comment concilier autonomie stratégique, performance technologique et ouverture aux écosystèmes internationaux dans la construction d’un modèle numérique français et européen ?
C’est une question centrale : nos outils souverains doivent être à l’état de l’art. C’est un point sur lequel nous ne transigeons pas. Si un agent juge qu’un outil souverain est moins performant ou moins ergonomique qu’une solution non souveraine, il se retournera vers cette dernière et nous aurons perdu. C’est pourquoi nous mesurons systématiquement la satisfaction des utilisateurs et intégrons leurs retours en continu dans l’évolution de nos produits. La Suite numérique de l’État, utilisée quotidiennement par près d’un demi-million d’agents, en est la preuve : Tchap, Visio, France Transfert… ces outils sont adoptés parce qu’ils sont utiles, pas seulement parce qu’ils sont souverains.
Pour concilier autonomie stratégique et performance,nous devons d’abord nous appuyer sur la filière. Disposer d’un écosystème privé français et européen fort est une des conditions essentielles de notre autonomie. Mais nous devons en fixer les conditions : interopérabilité, réversibilité, code ouvert quand cela est nécessaire. Nous avons d’ailleurs renforcé notre structuration en interne avec la création d’une mission de suivi des partenariats industriels.
Nous pouvons aussi nous appuyer sur des technologies libres : la mutualisation des investissements sur des socles communs permet souvent de faire mieux pour moins cher tout en bénéficiant à l’ensemble de l’écosystème aussi bien public que privé. Certaines de ces technologies sont aujourd’hui leaders sur leur segment comme Linux, Matrix, et bien d’autres.
La gouvernance des données est au cœur de la transformation publique. Quels principes structurants guident aujourd’hui la maîtrise, la circulation et la sécurisation des données de l’État ?
Nous opérons selon un principe simple : les données de l’État doivent rester sous maîtrise de l’État, hébergées dans des environnements qualifiés, interopérables et auditables. Cela suppose d’abord de sécuriser les points d’entrée. FranceConnect, utilisé chaque année par 43 millions de Français pour accéder à plus de 1 800 services publics en ligne, est emblématique de cette approche : il sécurise l’authentification tout en simplifiant radicalement les démarches. La lutte contre l’usurpation d’identité y est intégrée par construction.
Plus structurellement, notre doctrine s’articule autour de la qualification des hébergeurs (SecNumCloud en est l’épine dorsale), de l’interopérabilité des systèmes et de la réutilisation des données plutôt que leur redondance. Chaque nouveau SI que nous produisons ou homologuons doit s’inscrire dans ces standards. C’est aussi une question de responsabilité vis-à-vis des citoyens, dont les données personnelles nous sont confiées.
Quelle place occupe la doctrine d’architecture, interopérabilité, urbanisation des systèmes d’information, mutualisation, dans la modernisation des infrastructures publiques ?
C’est le cœur de notre rôle d’architecte technologique de l’État. Sans doctrine d’architecture partagée, chaque ministère est tenté de reconstruire des solutions redondantes, coûteuses et potentiellement incompatibles. Nous avons posé des normes claires : la doctrine « cloud au centre » pour l’hébergement des données, le recours prioritaire à des briques interministérielles mutualisées ou à des solutions privées « sur étagère » respectant nos standards, plutôt qu’à des développements spécifiques, et une logique de « mode produit » qui privilégie l’itération et la mesure d’impact.
Cette urbanisation des systèmes d’information n’est pas une contrainte bureaucratique : c’est ce qui nous permet de passer à l’échelle, de réduire la dette technique et de garantir la cohérence de l’ensemble. Notre opérateur de produits numériques interministériels porte aujourd’hui des briques stratégiques (FranceConnect ou Proconect par exemple) qui bénéficient à l’ensemble des ministères sans que chacun ait à les reconstruire.
La transformation des architectures historiques constitue un défi majeur pour les administrations. Comment garantir la continuité de l’action publique tout en modernisant des systèmes critiques ?
C’est un défi de tous les instants. Les systèmes legacy portent souvent des décennies de couches applicatives, et leur transformation ne peut être brutale sans risquer de déstabiliser des services publics essentiels. Ce sont aussi souvent des systèmes qui reposent sur des briques non souveraines, extra-européennes, avec de forts effets de dépendances. Notre approche est résolument incrémentale : nous travaillons à partir de standards ouverts ou à l’état de l’art, en substituant progressivement les composants obsolètes ou porteurs de dépendances critiques, en veillant à maintenir à tout moment la continuité des services. Sur la question de l’autonomie stratégique, nous allons d’ailleurs au-delà des logiciels : nous ambitionnons d’améliorer la maîtrise du poste de travail en favorisant des environnements basés sur Linux plutôt que sur les systèmes propriétaires.
Dans un contexte de risques cyber et de tensions géopolitiques accrues, comment la résilience des infrastructures numériques est-elle intégrée à la stratégie interministérielle ?
La résilience est désormais un objectif de conception, pas une réponse après incident. Les administrations font face à des attaques plus nombreuses, plus sophistiquées et de plus en plus ciblées. Notre doctrine repose sur plusieurs niveaux : la coordination étroite avec l’ANSSI pour renforcer la sécurité des environnements d’hébergement et des outils collaboratifs ; des architectures conçues dès l’origine pour permettre la substitution d’un composant défaillant sans interrompre le service ; et un investissement continu pour réduire la dette technique, qui reste le principal vecteur de fragilité de nos systèmes.
La réponse ne peut reposer sur une structure unique : elle engage tous les ministères, toutes les collectivités, tous les opérateurs critiques. Notre rôle est de fixer les normes, de coordonner les bonnes pratiques et d’offrir des briques communes robustes. La cybersécurité est aussi une responsabilité individuelle. C’est pourquoi tous nos parcours au Campus du numérique public intègrent désormais la formation à la cybersécurité.
Ce que nous refusons, par ailleurs, c’est la dépendance subie, celle qui nous priverait de tout levier en cas de crise géopolitique ou de décision unilatérale d’un fournisseur. Notre modèle, c’est l’autonomie stratégique ouverte : nous choisissons nos partenaires, nous fixons nos conditions, et nous conservons toujours la capacité de reprendre la main.
Comment la stratégie numérique française s’articule-t-elle avec les dynamiques européennes en matière d’autonomie stratégique et d’infrastructures critiques ?
Souveraineté nationale et stratégie numérique européenne sont profondément complémentaires et c’est un point sur lequel nous insistons beaucoup. L’échelle européenne est indispensable pour atteindre la masse critique nécessaire face aux grands acteurs mondiaux. Le sommet de Berlin sur la souveraineté numérique du 18 novembre 2025 en est une illustration marquante : pour la première fois, des États membres se sont réunis autour d’un agenda commun et concret, et la France y a joué un rôle moteur.
Le consortium EDIC Digital Commons, créé fin 2025 à l’initiative de cinq pays membres (la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et le Luxembourg) avec le fort soutien de la Commission européenne, en est la concrétisation la plus significative. Déjà six États membres observateurs et une région, la Flandre, l’ont rejoint. L’ambition est d’en faire un accélérateur de produits librement réutilisables, qui canalise les financements et les talents vers des paris technologiques ambitieux portés conjointement par les États membres et les acteurs privés européens. Notre indicateur d’impact est clair : le nombre de citoyens européens basculant vers ces alternatives, que nous espérons être des centaines de millions.
Les cas d’usage sont déjà concrets : OpenDesk côté allemand, La Suite côté français, deux outils collaboratifs publics fondés sur le logiciel libre, interopérables, aujourd’hui utilisés par plus d’un demi-million d’agents. La contribution via les communs numériques sous licence permissive (librement installables par tout acteur public ou privé) permet de mener une stratégie commune, de mutualiser les développements tout en garantissant une autonomie stratégique à chaque acteur. La Commission européenne publiera par ailleurs prochainement sa stratégie open source, qui positionne explicitement le logiciel libre comme levier de souveraineté numérique européenne.
Quelles priorités structurantes identifiez-vous pour les trois à cinq prochaines années afin de consolider un modèle numérique public à la fois performant, sécurisé et souverain ?
Deux axes me semblent déterminants.
Le premier est le renforcement de notre souveraineté numérique par la consolidation de notre partenariat avec l’écosystème privé français et européen, autour de standards ouverts et interopérables, afin de pouvoir nous appuyer sur une filière européenne forte et d’excellence, et réduire notre dépendance aux acteurs extra-européens.
C’est ce que nous allons faire sur les outils collaboratifs d’une part, avec la montée en puissance de La Suite numérique de l’État qui doit devenir le réflexe de l’ensemble des agents publics, avec un niveau de qualité et d’ergonomie à l’état de l’art, notamment en travaillant avec les meilleures solutions privées qui respectent nos exigences – l’adoption croissante de Tchap et de Visio montre que c’est possible, il faut maintenant passer à l’échelle – et sur le déploiement maîtrisé de l’intelligence artificielle d’autre part, pour lequel nous avons lancé un socle interministériel d’IA générative de confiance, développé avec Mistral AI et Outscale, déjà testé par près de 10 000 agents. L’enjeu est maintenant de l’étendre à l’ensemble des équipes numériques des ministères, tout en garantissant la sécurité des données et en accompagnant les agents dans cette transformation culturelle autant que technique.
Le second est le réarmement continu des compétences numériques de l’État. Sans expertise interne, sans capacité à comprendre, challenger et orienter nos systèmes d’information, la souveraineté reste un mot creux. C’est l’ambition du Campus du numérique public et de la politique de ressources humaines de la filière que nous animons. In fine, l’objectif est de construire un modèle numérique public qui soit une référence : résilient, interopérable, souverain, et véritablement au service de l’intérêt général.
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