Une phrase prononcée dans une vidéo, des marques qui retirent leur soutien, puis des matches qui disparaissent des écrans. L’affaire Mbappé en Chine emprunte un chemin déjà observé dans le sport international. Les motifs diffèrent : propos insultants, engagement politique, absence pour blessure ou commentaire sur un montage humoristique. Le mécanisme économique présente pourtant des ressemblances : le risque associé à une personnalité se transmet aux organisations qui l’emploient, la diffusent ou utilisent son image.
Comme nous l’avons expliqué dans notre premier article sur les ruptures commerciales autour de Mbappé et la réaction de LaLiga, la crise dépasse désormais les revenus publicitaires du joueur. Mais les précédents ne permettent ni de prédire une exclusion durable du marché chinois, ni de promettre un retour rapide à la normale.
Mbappé en Chine : des excuses, sans règlement commercial établi
La polémique porte sur un extrait de l’émission The Bridge. Interrogé sur les montages utilisant son visage, Mbappé évoque celui qui le représente sous les traits de Mao Zedong, qu’il désigne comme un « dictateur chinois ». Le 27 octobre, il présente des excuses dans un communiqué en français, anglais et mandarin, transmis à l’AFP.
Dongpeng, Mengniu et Milkground annoncent l’arrêt de leurs coopérations. China Media Group, qui chapeaute CCTV, suspend des retransmissions de football espagnol et les publicités impliquant l’attaquant. Le Real Madrid présente à son tour ses excuses le 28 octobre, après celles du joueur et de LaLiga, selon Associated Press.
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Un détail oblige toutefois à affiner le bilan. Le 29 octobre, Li Jun, directeur financier de Milkground, explique que l’entreprise n’a pas signé directement avec Mbappé : elle utilisait des ressources promotionnelles obtenues via son actionnaire Mengniu. Selon ses déclarations rapportées par le Beijing Evening News, le retrait des supports aurait un effet limité sur les résultats de Milkground. Trois annonces ne suffisent donc pas à établir la perte de trois contrats personnels distincts.
Sur le terrain diplomatique, Pékin a répondu aux excuses. Lors de son point presse du 28 octobre, le porte-parole Guo Jiakun indique que la Chine leur accorde de l’importance. Cette réponse n’annonce ni rétablissement des coopérations commerciales ni calendrier de reprise des diffusions.
Kenedy, 2017 : Chelsea matérialise sa réponse
Pendant la tournée estivale de Chelsea, Kenedy publie sur Instagram des messages offensants envers la Chine. L’un accompagne l’image d’un agent de sécurité endormi ; un autre comporte une grossièreté en portugais. Le joueur supprime les publications et s’excuse. Chelsea publie une réponse en anglais et en chinois, désavoue son comportement et annonce une mesure disciplinaire, comme le rapporte la presse de l’époque.
Le club renvoie ensuite le Brésilien en Angleterre. En août, la fédération anglaise lui adresse un avertissement formel sans engager de poursuites disciplinaires supplémentaires. Elle relève la rapidité de la réaction de Chelsea, selon Sky Sports.
L’issue documentée est donc concrète : excuses, sanction interne et avertissement fédéral. Elle ne permet pas d’affirmer que tous les supporters chinois ont pardonné au joueur ou qu’aucun dommage commercial n’a subsisté.
Pour Mbappé, la comparaison porte sur la cohérence entre paroles et actes. Elle ne dicte aucune sanction : les propos et les responsabilités diffèrent. Une mesure prise uniquement pour satisfaire les réseaux sociaux risquerait d’ailleurs de déplacer le conflit vers les supporters et partenaires européens.
NBA, 2019 : le retour s’est construit sur plusieurs années
En octobre 2019, Daryl Morey, alors dirigeant des Houston Rockets, publie un message de soutien aux manifestants de Hong Kong. Le message est rapidement supprimé. La crise atteint pourtant toute la NBA : retrait de partenaires, suspension des retransmissions de CCTV et perturbation de la tournée des Lakers et des Nets en Chine.
Adam Silver défend la liberté d’expression de Morey. La ligue choisit ainsi de préserver une position de principe tout en cherchant à rétablir ses relations commerciales. L’épisode lui aurait coûté jusqu’à 400 millions de dollars de recettes sur l’année suivante, selon l’estimation de la NBA rapportée par Associated Press. Ce chiffre concerne la ligue américaine ; il ne fournit aucune base de calcul pour les pertes éventuelles de LaLiga.
La reprise se fait par étapes : retour ponctuel sur CCTV lors des finales de 2020, puis diffusion plus régulière en 2022. Les rencontres de présaison reviennent à Macao les 10 et 12 octobre 2025, comme le confirme le bilan de la NBA.
Cette relance s’appuie sur un accord pluriannuel avec Sands China, des animations pour les supporters et des programmes locaux, détaillés dans le communiqué du partenaire. La relation a donc pu se reconstruire sans sanction de Morey conforme aux demandes chinoises. Mais le retour des matches ne démontre pas que toutes les recettes perdues ont été récupérées.
Des excuses peuvent ouvrir une discussion. Elles ne rétablissent pas automatiquement un contrat ni une retransmission.
Özil, 2019 : se désolidariser ne protège pas entièrement le club
En décembre 2019, Mesut Özil dénonce sur les réseaux sociaux le traitement des Ouïgours en Chine. Il s’agit d’une prise de position sur les droits humains, dont la nature diffère du commentaire de Mbappé sur un mème.
Arsenal indique que le joueur s’exprime à titre personnel et rappelle son principe de non-intervention politique. Malgré cette mise à distance, CCTV ne diffuse pas la rencontre contre Manchester City du 15 décembre, rapporte Sky News. NetEase retire aussi Özil de trois jeux distribués en Chine, selon Euronews.
Le joueur rejoint Fenerbahçe en janvier 2021. Ce transfert ne prouve aucun lien causal avec la polémique chinoise. Arsenal a d’ailleurs contesté une motivation commerciale dans sa mise à distance, selon la BBC.
L’issue ne ressemble donc pas à une réconciliation commerciale publiquement établie. Le dossier montre surtout la limite d’une séparation juridique entre un salarié et son employeur : expliquer qu’un joueur parle en son nom ne suffit pas à empêcher les diffuseurs ou les consommateurs d’associer ses propos au maillot qu’il porte.
Messi, 2024 : une blessure provoque une crise collective
Le 4 février 2024, Lionel Messi reste sur le banc lors d’un match amical de l’Inter Miami à Hong Kong. Son absence pour blessure déçoit un public venu le voir jouer. Son entrée en jeu au Japon trois jours plus tard accentue la colère. Des responsables et commentateurs donnent alors une lecture politique à cette différence de participation.
L’organisateur Tatler Asia précise que son accord prévoyait la présence des principales vedettes pendant 45 minutes, sauf blessure. Dans son communiqué, il reproche également à l’Inter Miami l’insuffisance des explications données sur place. Il annonce un remboursement de 50 % pour les billets achetés par les canaux officiels.
Le gouvernement hongkongais accueille favorablement cette offre et confirme que l’organisateur renonce à un soutien de 16 millions de dollars de Hong Kong. La compensation apporte une réponse aux acheteurs, sans solder la controverse.
La crise atteint ensuite la sélection : Hangzhou et Pékin renoncent à accueillir deux rencontres de l’Argentine prévues en mars, rapporte Deutsche Welle. Le 19 février, Messi réaffirme dans une vidéo le motif médical et rejette une intention politique.
L’issue vérifiable associe donc une indemnisation partielle proposée, des rencontres annulées et une explication du joueur. Elle ne permet pas de certifier une restauration complète de son image. Elle montre en revanche qu’une sélection peut subir les effets d’un événement organisé avec un club.
Real Madrid, LaLiga, Bleus : trois expositions différentes
Pour le Real Madrid, le risque immédiat concerne l’accès à son public chinois. Une moindre diffusion réduit les occasions de voir ses joueurs, ses maillots et les marques associées. À terme, cette exposition peut compter dans les campagnes commerciales et les négociations. Aucun manque à gagner consolidé du club n’est toutefois établi dans les sources consultées.
Pour LaLiga, le problème est collectif. Les autres clubs peuvent perdre de la visibilité alors qu’ils n’ont participé ni à la vidéo ni aux propos. Dans son communiqué officiel, l’organisation annonce un protocole de sensibilisation et de communication avec les clubs et les joueurs. Le rétablissement des retransmissions constitue un objectif distinct du retour éventuel des sponsors personnels de Mbappé.
La suspension d’une antenne ne démontre cependant ni une interdiction sur toutes les plateformes chinoises, ni une résiliation de l’ensemble des droits audiovisuels. La facturation, les paiements et les obligations de diffusion dépendent d’accords qui ne sont pas publics ici. Additionner le montant théorique des contrats du joueur, du club et du championnat produirait un bilan trompeur.
Pour l’équipe de France, le précédent Messi signale un risque possible pour des opérations commerciales ou des rencontres impliquant sa vedette. Il ne prouve aucune mesure équivalente contre les Bleus. Le 29 octobre, Philippe Diallo souhaite que le capitaine puisse poursuivre sa saison après ses excuses, selon Reuters. Les éléments examinés n’établissent ni retrait d’un partenaire de la FFF ni sanction sportive visant la sélection.
Comment Mbappé peut gérer la suite de la crise
À partir de ces précédents, une stratégie paraît défendable : stabiliser les explications, puis négocier chaque reprise avec l’acteur concerné. Il s’agit d’une analyse des cas documentés, sans garantie de résultat.
Le joueur a déjà reconnu que ses mots avaient heurté une partie du public. Multiplier les versions, les excuses conditionnelles ou les interventions improvisées risquerait maintenant de créer de nouveaux motifs de controverse. Une explication courte du contexte, traduite avec soin et identique selon les langues, permettrait de conserver une position compréhensible.
Cette clarification peut distinguer le respect des personnes de l’appréciation historique d’un dirigeant. Présenter des regrets pour une formulation ou un montage n’oblige pas à réécrire l’histoire de Mao. Chercher à satisfaire simultanément toutes les lectures politiques de la séquence rendrait la réponse difficile à tenir.
Le travail suivant serait moins spectaculaire : discuter avec les marques, les diffuseurs et les plateformes. Chacun décide de choses différentes. Un partenaire peut accepter une nouvelle campagne sans que CCTV reprenne ses matches ; un diffuseur peut rétablir les retransmissions sans qu’un sponsor revienne. La communication ne doit pas annoncer une réconciliation globale à partir d’un seul accord.
Pour le Real et LaLiga, une coordination des informations publiques limiterait les contradictions. Elle devrait préserver les responsabilités propres au joueur, au club et au championnat. La FFF aurait intérêt à préparer ses réponses et ses opérations impliquant son capitaine, sans donner artificiellement une dimension nationale à chaque rebondissement.
Redorer son image demande une relation qui dure
Une visite en Chine pourrait-elle suffire ? Les précédents ne permettent pas de l’affirmer. Un déplacement organisé pendant une polémique encore vive pourrait devenir une nouvelle scène de confrontation. Il serait plus utile après la reprise du dialogue, avec un programme accepté par les partenaires locaux et des engagements réalistes envers les supporters.
Des rencontres avec de jeunes joueurs, des échanges suivis avec des associations sportives ou des contenus destinés au public chinois pourraient contribuer à cette relation. À condition de répondre à un projet réel, poursuivi au-delà de la crise. Une opération caritative improvisée pour effacer une controverse exposerait le joueur à de nouvelles critiques sur ses intentions.
Ses performances peuvent entretenir l’intérêt sportif. Elles ne décident pas à la place d’un diffuseur ou d’une marque. Comme l’illustre aussi la stratégie d’ambassadeurs des équipementiers, la valeur commerciale d’un athlète dépend de la relation que le partenaire veut construire avec ses clients.
La sortie se mesurera donc sur des faits précis : reprise effective des diffusions, accès rétabli aux comptes, maintien ou renouvellement de coopérations. Le précédent NBA rend une reconstruction plausible ; ceux d’Özil et de Messi empêchent d’en annoncer le délai. Pour Mbappé, regagner une place commerciale en Chine reste possible, mais aucun communiqué ne peut en fixer seul la date.
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