Il fallait un premier face-à-face. Il aura eu lieu devant les patrons.
Jeudi 27 août, le court Philippe-Chatrier de Roland-Garros a accueilli Gabriel Attal, Raphaël Glucksmann, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe, Bruno Retailleau et Marine Tondelier pour une longue confrontation consacrée, pour l’essentiel, à l’économie et à l’entreprise.
Dette publique, retraites, coût du travail, fiscalité, réindustrialisation ou encore poids des normes : pendant plus de trois heures, les différences sont apparues assez nettement. Le Medef avait d’ailleurs choisi de placer les attentes des dirigeants au centre de cette séquence. L’organisation patronale avait auparavant interrogé près de 66 000 chefs d’entreprise sur leurs priorités pour le prochain quinquennat.
Et leur message n’est pas particulièrement difficile à comprendre.
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Fiscalité, normes, dette : ce que demandent les chefs d’entreprise
La consultation « Mobilisation des Entreprises de France – Cap sur 2027 », réalisée par OpinionWay pour le Medef auprès de 65 872 dirigeants, fait ressortir cinq demandes principales.
La baisse de la fiscalité et des charges arrive en tête, citée par 83 % des participants. Viennent ensuite la réindustrialisation de la France à 81 %, la simplification des normes et des procédures administratives à 75 %, la réduction de la dette et des dépenses publiques à 75 %, puis la stabilité des règles fiscales et sociales à 74 %.
Plus révélateur encore : 82 % des dirigeants interrogés se déclarent pessimistes quant aux conséquences de la politique économique du prochain président sur leur entreprise. Le niveau des impôts et charges est aujourd’hui considéré comme une difficulté par 79 % des répondants, devant les démarches administratives, à 59 %.
Ce besoin de simplicité ne tombe pas de nulle part. Business Times avait récemment consacré un article aux 57 % de dirigeants français qui envisagent une implantation à l’étranger, notamment à la recherche d’un environnement administratif plus simple.
Difficile, dès lors, de considérer le débat de jeudi comme un exercice uniquement politique. Pour les dirigeants présents dans les tribunes, il était surtout question de fiscalité, d’emploi et de visibilité.
Dette publique : le premier vrai point de rupture
Le sujet est lourd. Et les chiffres ne permettent plus vraiment de l’éviter.
Selon les dernières données disponibles de l’Insee sur la dette publique française, celle-ci atteignait 3 536,1 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB. En trois mois, elle avait augmenté de 75,6 milliards d’euros.
C’est dans ce contexte que Jean-Luc Mélenchon a défendu son idée d’annuler une partie de la dette publique détenue par la Banque centrale européenne. Édouard Philippe s’y est frontalement opposé, estimant qu’une telle stratégie remettrait en cause la crédibilité financière de la France.
Marine Le Pen a choisi un autre terrain. Elle a annoncé la présentation prochaine d’une trajectoire prévoyant 125 milliards d’euros d’économies. Le chiffre est important. Le détail des économies envisagées le sera encore davantage lorsqu’il sera présenté.
C’est probablement là que les prochains mois deviendront intéressants pour les entreprises. Car réduire rapidement la dette peut conduire à diminuer certaines dépenses publiques, certaines aides ou certains dispositifs. Ne rien faire peut, à l’inverse, alimenter le risque de nouvelles hausses fiscales.
Les dirigeants regarderont donc moins les montants annoncés que la manière dont chaque candidat compte réellement les financer.
Coût du travail et salaires : deux conceptions de l’entreprise
Sur le travail, les positions sont presque à l’opposé les unes des autres.
Gabriel Attal veut revenir sur les augmentations du coût du travail intervenues depuis 2024, qu’il considère comme pénalisantes pour la compétitivité des entreprises. Édouard Philippe souhaite pour sa part rapprocher davantage le salaire brut du salaire net et faire reposer une part moins importante du financement de la protection sociale sur les prélèvements liés au travail.
Bruno Retailleau a avancé une proposition plus chiffrée : 40 milliards d’euros de baisse de cotisations sociales et d’impôts de production.
Ce débat fait directement écho à celui qui a déjà agité les entreprises lors du budget 2026. Business Times revenait alors sur le maintien des allègements de charges patronales et ses conséquences sur le coût du travail.
À gauche, le raisonnement est différent.
Jean-Luc Mélenchon estime que la faiblesse des salaires finit par peser sur la consommation et donc sur l’activité des entreprises. Il défend une augmentation du Smic et des rémunérations.
Raphaël Glucksmann propose de diminuer la CSG sur les salaires afin d’améliorer le revenu net, en recherchant une partie du financement dans une taxation accrue des successions les plus importantes.
Marine Tondelier veut porter le Smic à 2 000 euros brut, mais accompagner cette hausse par un plan spécifique pour les TPE et PME. Elle a également évoqué des mesures destinées à soutenir leurs investissements dans la transition environnementale.
Pour les employeurs, la question sera assez simple : qui supportera réellement le coût des mesures annoncées ?
Une hausse des rémunérations n’a pas le même effet si elle repose directement sur l’entreprise, sur une baisse des prélèvements sociaux ou sur une compensation publique. Derrière le débat sur le pouvoir d’achat se cache donc aussi celui de la compétitivité.
Retraites : l’entreprise directement concernée
La réforme des retraites pourrait sembler plus éloignée des préoccupations immédiates d’un chef d’entreprise. En réalité, elle touche directement l’emploi des seniors, les cotisations, les carrières et le financement de la protection sociale.
Bruno Retailleau propose de faire évoluer l’âge de départ en fonction de l’espérance de vie.
Marine Le Pen maintient son projet permettant un départ à 60 ans pour les personnes ayant commencé à travailler avant 20 ans, avant une montée progressive vers 42 années de cotisation et un âge légal de 62 ans.
Jean-Luc Mélenchon souhaite d’abord revenir à 62 ans, puis aller vers 60 ans. Marine Tondelier veut abroger la dernière réforme. Gabriel Attal défend quant à lui un système universel davantage fondé sur la durée de cotisation.
Édouard Philippe reste favorable à un allongement de la durée du travail, mais s’est gardé de fixer un âge précis pendant le débat, malgré plusieurs relances.
À ce stade de la campagne, les intentions sont donc assez claires. Les équilibres financiers le sont beaucoup moins.
Simplification : beaucoup de candidats promettent désormais la même chose
Sur un sujet, en revanche, les convergences ont été étonnamment nombreuses : la bureaucratie.
Bruno Retailleau promet de supprimer rapidement une centaine de normes qu’il considère inutiles. Édouard Philippe s’est montré favorable au principe d’une action rapide. Marine Le Pen veut elle aussi réduire fortement le poids réglementaire, tandis que Gabriel Attal reconnaît que la simplification n’a pas suffisamment avancé ces dernières années.
Raphaël Glucksmann invite toutefois à distinguer les contraintes inutiles des règles qui protègent la santé, les salariés ou l’environnement.
La question est moins anecdotique qu’elle n’en a l’air. Selon la consultation du Medef, 59 % des dirigeants citent les démarches administratives parmi leurs difficultés actuelles.
La France a pourtant encore renforcé son arsenal de simplification ces derniers mois. La loi de simplification de la vie économique entrée en vigueur en 2026 prévoit notamment un « test entreprises » destiné à évaluer l’impact administratif et financier de certaines nouvelles normes.
Dans le même temps, de nouvelles obligations continuent d’arriver. La généralisation de la facturation électronique en est un bon exemple. Business Times a récemment interrogé la DGFiP sur la simplification et la modernisation de l’activité entrepreneuriale liées à la facturation électronique.
La vraie difficulté sera donc moins d’annoncer la suppression de normes que d’éviter d’en créer de nouvelles au même rythme.
Pacte Dutreil : un sujet beaucoup plus important qu’il n’y paraît
Le débat a également abordé un sujet très suivi par les dirigeants d’entreprises familiales : le pacte Dutreil.
Gabriel Attal, Édouard Philippe et Marine Le Pen ont défendu le maintien du dispositif. Bruno Retailleau souhaite également préserver la transmission familiale et propose de reporter l’imposition tant que l’entreprise reste entre les mains de la famille.
Marine Le Pen souhaite toutefois conditionner l’avantage à la poursuite de l’activité en France pendant dix ans.
Raphaël Glucksmann et Marine Tondelier souhaitent quant à eux modifier le dispositif afin qu’il reste concentré sur son objectif de transmission des entreprises et soit moins utilisé dans des stratégies patrimoniales.
Le sujet va devenir de plus en plus important. Bercy estime qu’environ 500 000 entreprises pourraient être cédées au cours des dix prochaines années, avec près de trois millions d’emplois potentiellement concernés. Le gouvernement a d’ailleurs présenté au printemps un plan spécifique consacré à la transmission-reprise.
Business Times avait déjà consacré un décryptage à l’enjeu économique de la transmission des entreprises françaises ainsi qu’aux risques humains qui accompagnent une transmission mal préparée.
Pour de nombreux dirigeants de PME et d’ETI, le traitement fiscal de la transmission pourrait donc devenir l’un des critères économiques les plus concrets du scrutin de 2027.
Une campagne qui intervient alors que les entreprises restent fragiles
Les candidats ne parlent pas à des entreprises évoluant dans une économie parfaitement sereine.
La dernière enquête de conjoncture de la Banque de France fait état d’une activité qui progresse encore, mais à un rythme modéré. L’institution estime à ce stade que le PIB pourrait augmenter d’environ 0,2 % au troisième trimestre 2026. Les situations restent cependant très contrastées selon les secteurs.
Les défaillances demeurent également élevées. À fin juin, la Banque de France recensait 70 803 défaillances d’entreprises sur douze mois.
Et pour les plus petites structures, la trésorerie reste un sujet quotidien. Business Times constatait encore récemment que la trésorerie des TPE françaises continuait de s’affaiblir en 2026.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire les promesses formulées à Roland-Garros.
Une baisse d’impôt ou de cotisations peut rapidement améliorer une marge. Une hausse du coût du travail peut, à l’inverse, modifier un recrutement. Une réforme du pacte Dutreil peut bouleverser un projet de transmission préparé depuis plusieurs années. Une nouvelle règle administrative peut sembler minime vue de Paris et représenter des journées de travail supplémentaires dans une PME.
Les dirigeants ont donc besoin de bien plus qu’une direction générale. Ils veulent savoir combien, quand et comment.
Pour les entreprises, le financement sera le vrai juge de paix
Qui a gagné ce premier débat ? La question fera forcément vivre les commentaires politiques pendant quelques jours.
Pour les entrepreneurs, elle est probablement secondaire.
Le rendez-vous du Medef a surtout permis de mettre en lumière des choix désormais assez différents : réduction des prélèvements ou redistribution, baisse de la dépense ou nouvelles recettes, hausse directe des salaires ou diminution des charges, maintien ou évolution des dispositifs de transmission.
Il reste maintenant à passer de la promesse au compte d’exploitation.
Car une mesure économique ne se résume jamais à son intitulé. Il faut savoir comment elle est financée, quand elle entre en vigueur, quelles entreprises seront concernées et si elle peut tenir dans le cadre européen et budgétaire français.
Sur ce point, le débat de Roland-Garros a davantage ouvert la campagne qu’il ne l’a refermée.
Et pour les chefs d’entreprise, les prochains mois risquent d’être particulièrement suivis.
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