Une entreprise française de 300 salariés, née à proximité des laboratoires de Paris-Saclay, qui arrive à Wall Street avec une valorisation de plusieurs milliards de dollars. L’image est plutôt rare.
C’est pourtant ce que s’apprête à faire PASQAL.
Après avoir finalisé jeudi 27 août son rapprochement avec la société cotée Bleichroeder Acquisition Corp. II, la spécialiste française de l’informatique quantique doit voir ses actions commencer à s’échanger ce vendredi 28 août sur le Nasdaq, sous le symbole PSQL. Ses bons de souscription seront, eux, cotés sous le symbole PSQLW.
L’opération donne surtout à l’entreprise environ 360 millions de dollars de trésorerie disponible au moment de la finalisation du rapprochement. Un montant qu’elle prévoit d’utiliser pour augmenter sa capacité de production, déployer davantage de calculateurs quantiques et accélérer son développement commercial à l’international.
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Il faut d’ailleurs apporter une petite précision. Il ne s’agit pas d’une introduction en Bourse classique au sens habituel du terme. PASQAL arrive au Nasdaq à travers une fusion avec un SPAC, une société déjà cotée dont la vocation est précisément de fusionner avec une entreprise privée pour lui permettre d’accéder aux marchés financiers.
Le mécanisme est technique. L’enjeu, lui, est très concret : PASQAL obtient désormais accès aux marchés de capitaux américains pour financer une course technologique où les besoins se chiffrent rapidement en centaines de millions.
Une entreprise française désormais valorisée autour de 2 milliards de dollars
Lorsque l’opération avait été annoncée en mars, PASQAL et Bleichroeder avaient retenu une valorisation de 2 milliards de dollars avant opération.
La capitalisation théorique de l’ensemble après rapprochement avait alors été évaluée autour de 2,6 milliards de dollars, sur la base d’un cours de référence de 10 dollars par action.
Ce chiffre ne préjuge évidemment pas de la valorisation que le marché accordera réellement à PASQAL une fois les échanges commencés.
Mais il place déjà la société dans une autre catégorie.
Pour une entreprise fondée en 2019, le chemin parcouru est assez saisissant.
PASQAL a été créée par Georges-Olivier Reymond, Alain Aspect, Antoine Browaeys, Thierry Lahaye et Christophe Jurczak. Son histoire est directement issue de plusieurs décennies de recherche française en physique quantique.
Alain Aspect, qui a reçu le prix Nobel de physique en 2022, occupera d’ailleurs désormais la présidence non exécutive du conseil d’administration de PASQAL Holding. Aux côtés des fondateurs figurent notamment Barbara Dalibard, présidente du conseil de surveillance de Michelin, et Michel Combes comme administrateur indépendant référent.
C’est aussi ce qui rend le parcours intéressant pour l’écosystème français : PASQAL est l’illustration assez rare d’une recherche académique de très haut niveau qui se transforme en entreprise industrielle.
Business Times revient régulièrement sur ce passage parfois difficile du laboratoire à l’entreprise, notamment dans notre dossier consacré aux aides à l’innovation accessibles aux start-up et PME en 2026.
Mais concrètement, que vend PASQAL ?
Le quantique reste souvent présenté avec des mots qui le rendent inutilement mystérieux.
La technologie de PASQAL repose sur des atomes neutres.
Dit simplement, l’entreprise utilise des lasers pour piéger et manipuler des atomes individuels. Ceux-ci servent de qubits, c’est-à-dire l’équivalent quantique des bits utilisés par les ordinateurs traditionnels.
L’intérêt n’est pas de remplacer demain matin le PC d’un directeur financier ou les serveurs d’une PME.
Les calculateurs quantiques cherchent plutôt à résoudre certains problèmes particulièrement complexes que les ordinateurs classiques ont énormément de mal à traiter : optimisation, simulation de molécules, recherche de nouveaux matériaux, énergie, finance ou encore certains calculs industriels.
PASQAL a déjà déployé plusieurs machines et indique compter plus de 25 clients et partenaires, parmi lesquels Saudi Aramco, LG Electronics, Crédit Agricole CIB, CMA CGM, OVHcloud, Thales et IBM. L’entreprise emploie environ 300 personnes.
Le groupe a également installé en Arabie saoudite ce qu’il présente comme le premier ordinateur quantique du pays. Quelques jours seulement avant son arrivée au Nasdaq, PASQAL recevait d’ailleurs à son siège français une délégation gouvernementale saoudienne venue visiter sa ligne de production.
Nous ne sommes donc plus uniquement dans la recherche fondamentale.
La bataille devient industrielle.
Les 360 millions de dollars vont surtout financer le passage à l’échelle
C’est probablement le point le plus important pour comprendre l’opération.
PASQAL ne va pas utiliser ces centaines de millions de dollars pour simplement perfectionner un prototype.
L’entreprise veut désormais produire et déployer davantage de QPU, ses unités de traitement quantique, développer sa plateforme cloud, connecter plus étroitement ses machines aux infrastructures classiques de calcul intensif et poursuivre ses recherches vers un ordinateur quantique dit « tolérant aux fautes ».
Autrement dit : industrialiser.
C’est justement à ce moment-là que beaucoup de deeptech européennes rencontrent un problème.
Financer une première phase de recherche avec quelques millions d’euros est possible en Europe. Réunir ensuite plusieurs centaines de millions pour construire des usines, recruter à l’international et affronter des concurrents américains disposant eux-mêmes de financements considérables est une tout autre histoire.
Business Times avait déjà mis en avant ce changement d’échelle avec EverDye, une deeptech française ayant levé 15 millions d’euros pour accélérer son industrialisation. PASQAL nous fait passer plusieurs étages au-dessus.
Pourquoi Wall Street plutôt qu’Euronext ?
Et c’est là que l’arrivée de PASQAL au Nasdaq devient particulièrement intéressante.
La France consacre pourtant des moyens importants au quantique.
En mai dernier, le gouvernement a annoncé un milliard d’euros d’investissements publics supplémentaires entre 2026 et 2030 dans le cadre de la stratégie nationale quantique. Cette enveloppe vient prolonger la stratégie lancée en 2021 et doit notamment soutenir les calculateurs, les composants, les capteurs et la cryptographie quantique.
PASQAL compte d’ailleurs Bpifrance Large Venture parmi les investisseurs ayant participé au financement de l’opération américaine.
Le problème n’est donc pas l’absence totale de capitaux européens.
C’est davantage leur profondeur lorsque les montants deviennent très élevés.
La Commission européenne reconnaît elle-même ce trou dans la raquette. Son programme STEP Scale Up prévoit des investissements de 10 à 30 millions d’euros afin de favoriser des tours de table compris entre 50 et 150 millions ou davantage. Dans ses propres documents, Bruxelles explique clairement que ce dispositif cherche à répondre à un déficit de financement pour le passage à l’échelle des deeptech européennes.
Et l’Europe prépare désormais un Scaleup Europe Fund de 5 milliards d’euros, notamment destiné aux entreprises de l’intelligence artificielle, du quantique, des biotechnologies, du spatial et des technologies propres. Les premiers investissements sont attendus à partir de l’automne 2026.
Que ces dispositifs arrivent précisément au moment où l’une des plus belles deeptech françaises se tourne vers le Nasdaq n’est pas tout à fait anodin.
Ce n’est pas nécessairement une « fuite » vers les États-Unis
Il serait toutefois trop simple de raconter l’histoire comme celle d’une entreprise française abandonnant l’Europe.
PASQAL reste basée en France. Sa recherche, ses équipes et une partie importante de sa production y demeurent.
Le Nasdaq lui apporte autre chose : une profondeur de marché et une communauté d’investisseurs technologiques qu’il est encore difficile de retrouver à la même échelle en Europe.
Pour une entreprise du quantique, cette différence compte.
Ses concurrents ne sont pas seulement d’autres start-up françaises. Elle évolue dans le même univers que des acteurs américains ou internationaux disposant de moyens considérables, ainsi que des géants comme IBM, Google ou Microsoft.
La vitesse de financement devient donc aussi importante que la qualité de la technologie.
Cette question dépasse largement PASQAL. Business Times l’avait déjà soulevée dans notre article consacré aux start-up françaises qui cherchent à s’imposer à l’international.
Une technologie peut naître en France et y conserver son centre de gravité. Encore faut-il pouvoir lui donner les moyens de devenir un leader mondial avant qu’un concurrent mieux financé ne prenne l’avantage.
Le quantique entre doucement dans les préoccupations des entreprises
Pour les dirigeants, l’informatique quantique peut encore sembler très éloignée des sujets du quotidien.
C’est assez normal.
Le marché n’en est pas au même stade que l’intelligence artificielle générative. Il n’existe pas aujourd’hui d’équivalent quantique de ChatGPT qu’une PME pourrait installer lundi matin pour gagner immédiatement en productivité.
Mais certaines entreprises commencent déjà à expérimenter.
Finance, logistique, énergie, chimie, pharmacie, automobile : les domaines où l’optimisation combinatoire et la simulation jouent un rôle important sont naturellement les premiers concernés.
Les partenariats annoncés par PASQAL avec Crédit Agricole CIB, CMA CGM, Thales ou LG montrent que les grands groupes ne considèrent plus le sujet uniquement comme une curiosité scientifique.
Pour un dirigeant, la bonne attitude n’est donc probablement pas de chercher aujourd’hui à « acheter du quantique ».
Elle consiste plutôt à identifier les problèmes de son métier où une puissance de calcul radicalement différente pourrait demain apporter un avantage.
C’est exactement ce qui s’est produit avec l’intelligence artificielle : longtemps cantonnée aux laboratoires, elle a fini par entrer très vite dans les entreprises une fois les usages devenus accessibles.
Derrière la réussite de PASQAL, une question très européenne
L’arrivée de PASQAL au Nasdaq est évidemment une bonne nouvelle pour l’entreprise.
Elle apporte des capitaux, de la visibilité internationale et une monnaie d’échange financière susceptible de faciliter de futures acquisitions.
Mais pour la France et l’Europe, elle constitue aussi un rappel.
Nous savons financer la recherche. Nous savons créer de très bonnes start-up. Nous savons même faire émerger des entreprises capables de développer des technologies que peu de pays maîtrisent.
La difficulté commence souvent juste après.
Comment financer suffisamment vite une entreprise européenne lorsqu’elle doit passer de quelques centaines de salariés à un acteur industriel mondial ?
Les États-Unis ont depuis longtemps une réponse à cette question : des marchés financiers profonds et une forte appétence des investisseurs pour les entreprises technologiques à haut risque.
L’Europe construit progressivement la sienne.
PASQAL n’a visiblement pas attendu.
À partir de ce vendredi, une partie de l’avenir d’une des principales entreprises françaises du quantique se jouera donc aussi à Wall Street.
Et derrière le symbole boursier PSQL, c’est un petit morceau de la bataille pour la souveraineté technologique européenne qui arrive au Nasdaq.
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