Le chiffre impressionne. Mais il mérite d’être bien compris.
La France pourrait enregistrer jusqu’à 75 000 défaillances d’entreprises en 2026, selon les projections communiquées cet été par l’Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des Salariés, l’AGS.
Il ne s’agit pas encore du bilan définitif de l’année. La fourchette avancée par l’organisme se situe entre 71 000 et 75 000 procédures. Mais les dernières données officielles de la Banque de France vont clairement dans le même sens : à fin juin, 70 803 défaillances avaient été recensées en cumul sur douze mois, contre 70 117 un mois auparavant.
Consulter les dernières statistiques de la Banque de France sur les défaillances d’entreprises
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Ce n’est donc plus vraiment une anomalie ponctuelle.
Et c’est sans doute le point que les dirigeants doivent regarder avec le plus d’attention.
Le rattrapage post-Covid n’explique plus tout
Pendant plusieurs années, l’envolée des défaillances pouvait assez facilement être présentée comme un retour à la normale.
En 2020 et 2021, les aides publiques, les prêts garantis par l’État et les différents moratoires avaient artificiellement fait chuter le nombre d’entreprises cessant leurs paiements. À peine plus de 31 000 défaillances avaient été enregistrées en 2020 et environ 27 500 en 2021.
La remontée qui a suivi était donc, au moins en partie, mécanique.
Mais une analyse publiée en juillet par la Banque de France montre que cette explication devient insuffisante.
En 2025, 68 602 défaillances ont été enregistrées, soit déjà 15 % de plus que la moyenne observée entre 2010 et 2019. Plus intéressant encore : pour les PME, ETI et grandes entreprises, leur niveau dépasse de 68 % la moyenne pré-Covid.
La Banque de France est assez claire : hors microentreprises, le simple rattrapage des procédures qui n’ont pas eu lieu pendant la pandémie ne suffit plus à expliquer les niveaux observés.
Les entreprises concernées présentent désormais davantage de fragilités financières et rencontrent plus de difficultés à préserver leur activité.
Lire l’analyse complète de la Banque de France sur les défaillances
C’est un changement important.
Nous ne parlons plus seulement de jeunes structures ayant mal résisté aux premières années de leur activité.
37 700 entreprises en difficulté sur les six premiers mois de l’année
Les chiffres d’Altares confirment cette tension.
Au deuxième trimestre 2026, 17 486 procédures collectives ont été ouvertes, soit une progression de 5,4 % sur un an.
Sur l’ensemble du premier semestre, 37 700 entreprises ont fait défaut, environ 1 500 de plus qu’au cours des six premiers mois de 2025. Et près des deux tiers ont été directement placées en liquidation judiciaire.
Consulter l’étude Altares sur les défaillances du deuxième trimestre 2026
Les très petites entreprises restent évidemment les plus nombreuses en volume.
Mais le problème ne s’arrête plus là.
L’AGS constate elle aussi une augmentation de la part des moyennes et grandes entreprises parmi les dossiers qu’elle accompagne. Ce phénomène entraîne mécaniquement des conséquences sociales beaucoup plus importantes lorsqu’une entreprise tombe.
L’AGS pourrait avancer 2,6 milliards d’euros aux salariés cette année
Un autre indicateur permet de mesurer la gravité de la situation.
Pendant le seul premier semestre, l’AGS a mobilisé 1,31 milliard d’euros pour payer les créances salariales de salariés dont l’entreprise se trouvait en procédure collective.
C’est 19,4 % de plus qu’un an auparavant.
Au total, 157 983 salariés ont été accompagnés au cours de cette période, soit une progression de 12 %. Près de 14 000 nouvelles procédures nécessitant l’intervention de l’AGS ont également été ouvertes.
Si le rythme actuel se poursuit, l’organisme estime qu’il pourrait avancer 2,6 milliards d’euros sur l’ensemble de 2026.
Ce serait un record depuis sa création en 1974.
À titre de comparaison, l’année 2025 avait déjà constitué un sommet, avec plus de 2,2 milliards d’euros avancés et près de 250 000 salariés protégés.
Autrement dit, le coût social des difficultés d’entreprises augmente encore.
Transport, restauration, industrie : les tensions se diffusent
Tous les secteurs ne sont évidemment pas exposés de la même manière.
Au premier semestre, l’industrie représente à elle seule 295 millions d’euros d’avances de l’AGS, en hausse de 28,6 % sur un an.
Le commerce arrive ensuite avec 211 millions d’euros et une progression de 27,6 %.
Mais les accélérations les plus fortes se trouvent ailleurs.
Dans le transport et l’entreposage, les montants avancés par l’AGS progressent de 38,4 %. Dans l’hébergement-restauration, la hausse atteint 37,7 %.
Le transport constitue un cas particulièrement intéressant.
Selon les données de la Banque de France reprises par TRM24, le secteur comptabilisait 3 244 défaillances sur douze mois fin juin. Ce nombre reste 70,6 % supérieur à la moyenne de la période 2010-2019.
Pour des entreprises déjà confrontées à des marges limitées, au financement des véhicules, à la transition énergétique et aux variations des volumes transportés, quelques points de coûts supplémentaires ou quelques clients payant en retard peuvent rapidement faire basculer la trésorerie.
Le bâtiment cherche désormais à intervenir avant la procédure judiciaire
La situation est également suffisamment préoccupante dans le bâtiment pour que l’AGS et la Fédération Française du Bâtiment aient signé cette semaine un partenariat spécifique.
L’objectif n’est justement pas d’intervenir lorsque l’entreprise est déjà en liquidation.
Il s’agit de repérer les difficultés plus tôt, de mieux informer artisans et entrepreneurs et de les orienter rapidement vers les dispositifs adaptés.
La FFB et l’AGS veulent également renforcer leurs échanges de données pour mieux identifier les risques économiques propres au secteur.
Voir le partenariat officiel entre l’AGS et la Fédération Française du Bâtiment
Le changement d’approche est intéressant.
Pendant longtemps, la défaillance a surtout été traitée comme une affaire judiciaire.
Elle devient progressivement un sujet de prévention.
Un dirigeant de TPE sur deux se considère en situation de fragilité
Une étude publiée lundi 24 août par l’AGS avec Ipsos bva montre pourquoi.
Sur 604 dirigeants représentatifs des TPE françaises, 50 % déclarent que leur entreprise traverse actuellement une période de fragilité ou de difficultés.
Pour 19 %, les difficultés sont même qualifiées d’importantes ou la situation de critique.
Le plus étonnant est ailleurs.
36 % des dirigeants interrogés estiment mal connaître les aides disponibles.
Et dans une autre communication publiée cette semaine, l’AGS indique que près de 70 % des dirigeants chercheraient un accompagnement lorsqu’ils rencontrent des difficultés, mais que 60 % finissent par y renoncer en raison du manque de lisibilité des dispositifs existants.
L’AGS et CCI France viennent d’ailleurs de signer un partenariat afin d’essayer de simplifier ce parcours.
Découvrir le partenariat entre l’AGS et CCI France pour les entreprises en difficulté
C’est sans doute l’un des enseignements les plus utiles pour les dirigeants : le problème n’est pas toujours l’absence de solutions, mais le fait qu’elles soient sollicitées trop tard.
33 341 dirigeants ont déjà perdu leur emploi en six mois
La défaillance d’une entreprise ne concerne évidemment pas uniquement ses salariés.
Elle touche aussi directement celui qui la dirige.
L’Observatoire de l’emploi des entrepreneurs publié par l’association GSC et Altares recense 33 341 chefs d’entreprise ayant perdu leur activité au premier semestre 2026.
C’est près de 7 % de plus qu’un an auparavant, soit plus de 220 dirigeants par jour.
Consulter l’Observatoire GSC-Altares de l’emploi des entrepreneurs
Et là encore, le profil évolue.
Les dirigeants concernés avaient en moyenne près de dix années d’ancienneté dans leurs fonctions. Pour les patrons de PME de plus de 20 salariés, cette ancienneté approche même vingt ans.
Ce ne sont donc pas uniquement des entrepreneurs ayant créé leur société six mois plus tôt sans parvenir à trouver leur marché.
Des entreprises matures basculent également.
Pour les dirigeants d’entreprises de plus de 50 salariés, les pertes d’emploi progressent même de près de 52 % au premier semestre.
La trésorerie reste souvent le premier signal d’alerte
La défaillance apparaît rarement du jour au lendemain.
Elle se prépare.
Les premiers signes se trouvent souvent dans la trésorerie : les clients commencent à payer plus tard, le découvert devient permanent, les fournisseurs raccourcissent leurs délais, la banque demande davantage de garanties et les échéances sociales ou fiscales deviennent progressivement plus difficiles à absorber.
Business Times observait déjà en mai que la trésorerie moyenne des TPE françaises continuait de reculer en 2026, tandis que leurs impayés progressaient.
Dans l’échantillon étudié par Axonaut, une TPE disposait en moyenne de 15 740 euros de trésorerie au premier trimestre, tandis que les impayés atteignaient près de 30 000 euros.
Autrement dit, pour certaines petites entreprises, les factures qui ne sont pas encore encaissées représentent déjà davantage que l’argent disponible sur le compte bancaire.
Ce déséquilibre est dangereux.
Les retards de paiement restent un accélérateur de crise
C’est précisément pourquoi les délais de paiement méritent autant d’attention.
Business Times avait déjà relevé que 65 % des chefs d’entreprise craignaient une aggravation des retards de paiement en 2026.
Une autre étude portant sur les PME et ETI montrait que le délai moyen de paiement client atteignait désormais 65 jours.
Ces retards ne sont pas simplement désagréables.
Ils obligent parfois une entreprise rentable sur le papier à financer elle-même plusieurs semaines d’activité supplémentaires.
Salaires, TVA, cotisations, loyers et fournisseurs doivent être payés alors que la facture client attend toujours d’être encaissée.
À force, la marge de sécurité disparaît.
Il existe pourtant des dispositifs avant la cessation de paiements
C’est là que les dirigeants ont intérêt à agir beaucoup plus tôt.
Bercy recense plusieurs interlocuteurs mobilisables de manière gratuite et confidentielle lorsqu’une entreprise commence à rencontrer des difficultés.
Retrouver les interlocuteurs publics pour une entreprise en difficulté
En cas de tensions avec une banque, par exemple, la Médiation du crédit peut intervenir lors d’un refus de financement, d’une dénonciation de découvert, d’une demande de rééchelonnement rejetée ou d’une réduction des garanties d’assurance-crédit.
Le dispositif est gratuit et confidentiel, avec un premier contact annoncé dans les 48 heures.
Consulter le dispositif de Médiation du crédit
Pour les dettes fiscales et sociales, une entreprise peut également saisir la Commission des chefs de services financiers – CCSF afin de demander des délais de paiement.
Là encore, mieux vaut agir lorsque l’entreprise possède encore des solutions que quelques jours avant la cessation de paiements.
Le dirigeant doit désormais piloter son risque comme il pilote son chiffre d’affaires
C’est probablement la vraie leçon des chiffres publiés cette semaine.
Dans beaucoup d’entreprises, la direction suit attentivement le chiffre d’affaires.
Parfois tous les jours.
La trésorerie prévisionnelle, le délai moyen de règlement des clients ou la concentration du chiffre d’affaires sur quelques comptes sont pourtant encore regardés beaucoup moins régulièrement.
Or, lorsqu’un environnement devient plus fragile, ces indicateurs sont souvent plus utiles que le seul carnet de commandes.
Une entreprise peut croître et manquer de cash.
Elle peut afficher des bénéfices et ne plus être capable de payer ses salariés le 30 du mois.
Elle peut aussi dépendre d’un client parfaitement solvable… mais qui paie à 90 jours.
C’est justement pourquoi Business Times avait déjà consacré un article à l’accompagnement des entreprises confrontées aux défaillances.
À mesure que les procédures augmentent, la prévention ne doit plus être considérée comme un sujet réservé aux entreprises qui vont mal.
Elle devient un outil de gestion.
75 000 défaillances ne signifient pas 75 000 entreprises condamnées
Il reste enfin une nuance importante.
Une défaillance n’est pas automatiquement synonyme de disparition.
Certaines entreprises sont placées en redressement judiciaire puis poursuivent leur activité. D’autres trouvent un repreneur. Certaines restructurent leur dette et repartent.
Le chiffre de 75 000 doit donc être utilisé avec prudence.
Il n’empêche que la tendance est préoccupante.
La Banque de France constate que les procédures dépassent désormais largement leur niveau moyen d’avant-Covid et que, pour les entreprises autres que les microstructures, la situation ne peut plus être expliquée uniquement par le rattrapage de la pandémie.
L’AGS voit de son côté augmenter le nombre de salariés concernés et les montants nécessaires pour garantir leurs rémunérations.
Et plus de 33 000 dirigeants ont déjà perdu leur emploi depuis janvier.
Pris séparément, chacun de ces chiffres peut être relativisé.
Mis bout à bout, ils racontent la même chose.
Une partie des entreprises françaises est entrée dans une zone de fragilité durable.
Pour les dirigeants, le défi n’est donc plus seulement de savoir résister.
Il est surtout de repérer suffisamment tôt le moment où il faut demander de l’aide.
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