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Nvidia s’apprête à racheter Hugging Face pour 12,9 milliards : pourquoi l’opération dépasse largement l’IA open source

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Nvidia aurait trouvé un accord pour acquérir Hugging Face, la plateforme d’intelligence artificielle fondée par trois Français, pour 12,9 milliards de dollars. Derrière le montant spectaculaire se joue une bataille beaucoup plus stratégique. Après avoir dominé les puces utilisées pour entraîner l’IA, Nvidia pourrait mettre la main sur l’une des principales portes d’entrée utilisées par les développeurs pour accéder aux modèles, aux données et aux applications open source. Pour les entreprises, le rapprochement mérite d’être suivi de très près.

Nvidia s’apprête à racheter Hugging Face pour 12,9 milliards : pourquoi l’opération dépasse largement l’IA open source

Trois Français, un chatbot pour adolescents et, dix ans plus tard, une opération à près de 13 milliards de dollars.

L’histoire pourrait presque sembler trop belle.

Selon les informations publiées par The Information et confirmées notamment par Reuters, Nvidia aurait accepté de racheter Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars. Si l’opération est définitivement conclue, elle deviendrait l’une des acquisitions les plus importantes réalisées par le géant américain des semi-conducteurs.

Il faut néanmoins rester précis. Au moment où nous écrivons ces lignes, ni Nvidia ni Hugging Face n’ont publié de communiqué annonçant officiellement la finalisation de la transaction. Reuters rapporte un accord sur la base d’une source proche du dossier, tandis que Business Insider évoquait encore mercredi des discussions avancées susceptibles de ne pas aboutir.

Cette nuance posée, l’intérêt de Nvidia pour Hugging Face n’a rien de surprenant.

Les deux entreprises travaillent déjà ensemble depuis plusieurs années. En 2023, Nvidia annonçait officiellement une intégration de son infrastructure DGX Cloud à la plateforme Hugging Face afin de permettre aux développeurs d’entraîner et de personnaliser leurs modèles sur ses GPU. Voir le partenariat officiel entre Nvidia et Hugging Face

Trois ans plus tard, Nvidia semble vouloir passer du partenariat à la propriété.

Hugging Face est devenu le « GitHub de l’intelligence artificielle »

Pour comprendre pourquoi Nvidia pourrait dépenser une telle somme, il faut d’abord comprendre ce qu’est devenu Hugging Face.

L’entreprise ne développe pas un chatbot concurrent de ChatGPT ou Claude.

Elle fournit plutôt une infrastructure permettant aux chercheurs, développeurs et entreprises de trouver, partager, tester, entraîner et déployer des modèles d’intelligence artificielle.

En clair, Hugging Face est progressivement devenu une sorte de GitHub de l’IA.

Aujourd’hui, sa plateforme référence plus de deux millions de modèles, auxquels s’ajoutent des centaines de milliers de jeux de données et plus d’un million d’applications et démonstrateurs IA. Explorer la plateforme officielle Hugging Face

On y trouve aussi bien des modèles de Meta, Mistral AI ou DeepSeek que des solutions dédiées au texte, à l’image, à la vidéo, au son ou à la 3D.

Pour une entreprise souhaitant construire une application utilisant l’IA sans dépendre exclusivement d’OpenAI, Google ou Anthropic, Hugging Face est donc devenu un point de passage particulièrement important.

Et c’est précisément ce que Nvidia pourrait acheter.

Nvidia ne veut plus seulement vendre les machines qui font tourner l’IA

Pendant plusieurs années, la stratégie de Nvidia pouvait se résumer assez simplement : fournir les processeurs indispensables au développement de l’intelligence artificielle.

Cette époque n’est pas terminée. Elle est même extraordinairement rentable.

Le groupe vient de publier un chiffre d’affaires trimestriel de 96,2 milliards de dollars, en hausse de 106 % sur un an. La seule activité Data Center représente désormais 89 milliards de dollars sur trois mois. Consulter les derniers résultats financiers officiels de Nvidia

Mais Nvidia construit progressivement quelque chose de beaucoup plus vaste.

Le groupe développe ses propres modèles ouverts, ses logiciels, son infrastructure cloud, ses solutions de robotique et ses outils destinés aux entreprises.

Hugging Face ajoute une pièce essentielle : la distribution.

Lorsqu’un développeur cherche aujourd’hui un modèle open source, il y a de fortes chances qu’il commence par Hugging Face.

Lorsque ce même développeur souhaite entraîner le modèle, le tester puis le déployer, Nvidia veut pouvoir être présent à chaque étape.

Le constructeur de GPU ne cherche donc plus uniquement à vendre les pelles pendant la ruée vers l’or de l’intelligence artificielle. Il veut progressivement posséder une partie du terrain sur lequel travaillent les chercheurs d’or.

Le rapprochement avait commencé depuis longtemps

Le projet ne sort pas de nulle part.

Dès août 2023, Nvidia et Hugging Face avaient annoncé un partenariat permettant aux utilisateurs de la plateforme d’accéder à l’infrastructure de calcul Nvidia DGX Cloud.

En 2025, cette coopération s’est encore renforcée avec DGX Cloud Lepton. Hugging Face y avait intégré son service de location de clusters d’entraînement afin de mettre plus facilement des capacités GPU à disposition des chercheurs et développeurs. Lire l’annonce Nvidia sur DGX Cloud Lepton et Hugging Face

Nvidia avait également participé à la levée de fonds de 235 millions de dollars réalisée par Hugging Face en 2023, aux côtés notamment de Salesforce, Google, Amazon, AMD, Intel, IBM et Qualcomm.

À l’époque, Hugging Face était valorisé 4,5 milliards de dollars.

Trois ans plus tard, Nvidia serait donc prêt à payer presque trois fois cette valorisation.

Ce n’est manifestement pas uniquement le chiffre d’affaires de Hugging Face qui justifie l’addition.

Selon The Information, repris par TechCrunch, l’entreprise générerait actuellement environ 150 millions de dollars de revenus annualisés et se rapprocherait de la rentabilité. Le prix envisagé reflète donc avant tout la place stratégique acquise par la plateforme dans l’écosystème mondial de l’IA.

Pourquoi Hugging Face vaut beaucoup plus pour Nvidia que pour un acquéreur classique

C’est une mécanique que connaissent bien les dirigeants ayant déjà participé à une opération de croissance externe.

Un acquéreur industriel ne valorise pas toujours une société de la même manière qu’un investisseur financier.

Nvidia n’achète pas simplement le chiffre d’affaires de Hugging Face.

Il achète potentiellement ses développeurs, sa communauté, ses outils, sa marque, son catalogue de modèles et surtout sa position centrale dans l’IA ouverte.

L’intérêt stratégique est encore renforcé par un mouvement de fond.

OpenAI, Google, Amazon et Anthropic travaillent eux-mêmes sur leurs propres processeurs ou accélérateurs afin de réduire leur dépendance à Nvidia. Pour le fabricant de GPU, encourager un écosystème ouvert composé de milliers de modèles et de développeurs indépendants permet donc aussi d’éviter que l’intelligence artificielle ne se concentre exclusivement autour de quelques plateformes verticalement intégrées.

Plus les entreprises disposent de modèles ouverts parmi lesquels choisir, plus elles ont besoin d’infrastructures pour les faire tourner.

Et Nvidia entend évidemment fournir ces infrastructures.

L’open source peut-il rester réellement neutre sous le contrôle de Nvidia ?

C’est probablement la question la plus importante pour les entreprises utilisatrices.

Hugging Face a construit une grande partie de son succès sur sa neutralité.

La plateforme accueille les modèles de nombreux acteurs et fonctionne avec des infrastructures différentes. Les entreprises peuvent utiliser Nvidia, mais aussi d’autres technologies.

Si Hugging Face appartient demain au premier fabricant mondial de GPU pour l’intelligence artificielle, cette neutralité sera forcément scrutée.

Nvidia continuera-t-il à offrir exactement les mêmes conditions aux modèles et matériels concurrents ?

Ses propres services bénéficieront-ils d’une meilleure intégration ?

Les tarifs d’hébergement et de calcul évolueront-ils ?

Les modèles ouverts resteront-ils aussi facilement portables d’une infrastructure vers une autre ?

Pour les DSI et les directions générales, ces questions sont loin d’être accessoires.

L’une des raisons principales de choisir des solutions ouvertes est justement de limiter la dépendance à un fournisseur unique.

Business Times évoquait récemment cette question avec Stéphanie Schaer, directrice interministérielle du numérique, qui insistait sur l’importance de développer des standards ouverts et interopérables afin de limiter la dépendance aux grands acteurs technologiques étrangers. Lire notre entretien avec la directrice interministérielle du numérique

Le paradoxe est donc intéressant : le champion mondial du matériel propriétaire pourrait devenir propriétaire de l’une des infrastructures les plus importantes de l’IA ouverte.

Une histoire très française… mais une entreprise américaine

Le dossier a également réveillé un vieux sujet dans la French Tech.

Hugging Face a été fondé en 2016 par Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, trois entrepreneurs français.

L’idée initiale était pourtant très éloignée de la plateforme actuelle : créer un chatbot destiné aux adolescents.

Le projet a ensuite pivoté vers les outils de machine learning et l’open source.

Mais contrairement à ce que laissent entendre certains titres, Hugging Face n’est pas juridiquement une entreprise française vendue aux États-Unis.

La société mère est américaine et son siège est à New York. Elle conserve néanmoins une importante implantation française et européenne, notamment à Paris.

C’est justement cette histoire qui rend le dossier assez révélateur.

Julien Chaumond racontait en 2024 que les fondateurs avaient obtenu leur premier financement de 200 000 dollars auprès de l’investisseur américain Betaworks, après avoir rejoint son accélérateur new-yorkais.

Et il expliquait très simplement pourquoi : avec un projet de chatbot pour adolescents sans modèle économique évident, ils considéraient qu’ils n’auraient jamais réussi à lever cet argent en France.

Dix ans plus tard, la société vaut potentiellement près de 13 milliards de dollars.

Aucun fonds français au capital : le regret de la French Tech

La séquence est évidemment difficile à ignorer.

Les Echos rappellent qu’Hugging Face ne compte aucun fonds français à son capital, malgré les origines de ses fondateurs et l’importance de ses équipes françaises.

Clément Delangue a lui-même résumé l’histoire assez sèchement : chaque fois qu’Hugging Face a cherché à lever de l’argent à Paris, les investisseurs français n’ont pas suivi.

Des groupes comme Salesforce, Google, Amazon, Nvidia, AMD, Intel, IBM ou Qualcomm ont, eux, investi.

Le résultat est assez parlant.

C’est aussi une illustration très concrète du problème de financement à grande échelle des entreprises technologiques européennes.

Business Times l’évoquait récemment dans notre analyse sur le pari français de l’intelligence artificielle et la question de la souveraineté technologique. La France dispose de chercheurs, d’ingénieurs et d’entrepreneurs de premier plan. Elle éprouve encore davantage de difficultés à créer les structures financières capables de conserver et de faire grandir ces entreprises lorsqu’elles atteignent une dimension mondiale.

Attention cependant au raccourci « la France a perdu 13 milliards »

L’affaire risque forcément de nourrir quelques regrets.

Mais il serait trop facile de conclure que les investisseurs français ont simplement laissé échapper 13 milliards de dollars.

Les investisseurs américains qui ont financé Hugging Face lorsqu’il s’agissait encore d’un chatbot pour adolescents ont accepté un niveau de risque considérable.

Ils ont également financé plusieurs pivots.

Et Hugging Face n’aurait probablement jamais atteint sa position actuelle sans un accès massif au marché américain, aux capitaux de la Silicon Valley et aux partenariats avec les géants technologiques.

C’est justement là que se trouve la leçon pour l’Europe.

Il ne suffit pas de vouloir conserver les pépites lorsqu’elles valent plusieurs milliards.

Il faut accepter de les financer lorsqu’elles ne valent presque rien.

Pour Nvidia, 12,9 milliards deviennent presque une opération accessible

Le montant reste spectaculaire. Mais il faut le remettre en perspective.

Nvidia vient de réaliser 59,7 milliards de dollars de bénéfice net sur un seul trimestre, pour 96,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires.

Le groupe dispose donc aujourd’hui d’une puissance financière sans commune mesure avec celle qu’il avait il y a encore quelques années.

Il peut utiliser cette trésorerie pour verrouiller progressivement les différentes couches de l’écosystème IA.

Les puces.

Les réseaux.

Les logiciels.

Le cloud.

Les modèles.

Et potentiellement désormais la plateforme utilisée pour distribuer une grande partie de ces modèles.

La stratégie est cohérente.

Elle peut aussi devenir suffisamment puissante pour attirer l’attention des autorités de la concurrence si l’opération est effectivement confirmée.

Ce que les dirigeants utilisant l’IA doivent surveiller

Pour une PME qui utilise simplement ChatGPT, l’opération n’aura probablement aucun effet immédiat.

Pour les entreprises qui commencent à construire leurs propres systèmes d’intelligence artificielle, c’est différent.

Business Times constatait récemment que les PME et ETI françaises accélèrent rapidement leurs projets d’intelligence artificielle, avec une part croissante des dirigeants qui considèrent désormais l’IA comme un enjeu stratégique.

Beaucoup de ces projets ne reposeront pas nécessairement sur un seul grand modèle propriétaire.

Une entreprise peut utiliser un modèle Mistral pour une application, un modèle Meta pour une autre et un petit modèle spécialisé entraîné en interne pour traiter des données sensibles.

C’est justement cette logique que permet Hugging Face.

Si Nvidia prend le contrôle de la plateforme, les directions informatiques devront donc surveiller quatre points : la neutralité vis-à-vis des différents fournisseurs de modèles et de puces, l’évolution des tarifs, la portabilité des modèles et la gouvernance des données.

Ce n’est pas une raison pour abandonner Hugging Face.

C’est une raison pour éviter de construire une architecture dont il deviendrait impossible de sortir.

Nvidia achèterait surtout une communauté

Et c’est peut-être ce qui rend l’opération particulièrement intéressante pour n’importe quel dirigeant, même en dehors de la technologie.

Hugging Face n’a pas créé sa valeur en possédant une usine, un réseau de boutiques ou même le meilleur modèle d’IA du monde.

La société a créé un endroit où toute une industrie vient travailler.

Sa valeur provient en grande partie de cet effet de réseau.

Plus il y a de développeurs, plus les entreprises veulent publier leurs modèles sur Hugging Face.

Plus il y a de modèles, plus les développeurs viennent sur la plateforme.

Et plus cette communauté grandit, plus il devient difficile de la reproduire ailleurs.

C’est un avantage concurrentiel extrêmement puissant.

Nvidia pourrait donc payer 12,9 milliards non pour récupérer une technologie particulière, mais pour prendre position au milieu d’un écosystème.

Dans l’économie numérique, contrôler le point de rencontre peut parfois valoir davantage que contrôler le produit lui-même.

Trois Français et une leçon assez brutale pour l’Europe

Il y a finalement deux histoires derrière cette acquisition potentielle.

La première est américaine.

Nvidia utilise les profits générés par sa domination des GPU pour élargir progressivement son emprise sur toute la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle.

La seconde est européenne.

Trois Français ont créé l’une des infrastructures les plus importantes de l’IA mondiale. Ils ont cherché leurs premiers capitaux aux États-Unis parce que leur projet paraissait probablement trop improbable aux investisseurs français.

Dix ans plus tard, Nvidia pourrait débourser 12,9 milliards de dollars pour en prendre le contrôle.

On pourra longtemps discuter de savoir si Hugging Face est français, américain ou franco-américain.

Ce n’est finalement pas le plus important.

La vraie question est beaucoup plus inconfortable : si la prochaine Hugging Face naît demain à Paris, sommes-nous davantage capables de la financer qu’en 2016 ?

C’est probablement là que se trouve la véritable histoire de cette opération.