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Yaël Braun-Pivet : l’autorité au service du compromis

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Yaël Braun-Pivet : l’autorité au service du compromis

À la tête de l’Assemblée nationale depuis 2022, Yaël Braun-Pivet évolue dans un environnement marqué par la fragmentation politique et l’absence de majorité stable. Forte d’un parcours entre droit, engagement associatif et expérience internationale, elle défend une approche de la gouvernance fondée sur le dialogue, la responsabilité et la recherche de compromis. Une lecture résolument contemporaine du pouvoir, où leadership rime avec équilibre et sens du collectif.

Vous êtes passée du monde associatif et du droit à la vie politique en 2017. Quel a été le moment déclencheur ? 

Y.B-P : « De nombreux politiques viennent du monde associatif vous savez. Par exemple, pour constituer son équipe municipale, il n’est pas rare qu’un maire fasse appel à un président d’association sportive ou culturelle. Je dirais en tout cas qu’en politique comme dans la vie associative, l’engagement est le même : on s’implique non pas pour soi, mais pour les autres. 

Il y a aussi cette envie d’être utile pour sa communauté. Avant de m’engager en politique, j’ai intégré les Restos du Coeur, occupant notamment le poste de directrice du plus grand centre départemental de l’association, que nous avons ouvert en novembre 2016 à Sartrouville. J’ai aussi été responsable nationale du déploiement de l’activité « accès à la justice » et membre du conseil d’administration yvelinois de l’association fondée par Coluche. 

J’ai toujours eu envie de rejoindre la vie politique sans pour autant me reconnaître dans les partis en place… jusqu’à l’émergence du mouvement En Marche ! et l’arrivée d’Emmanuel Macron. Il incarnait une vision progressiste et surtout, il a souhaité que pour 50%, son programme soit porté par des membres de la société civile. J’ai candidaté sans savoir que cela m’amènerait au perchoir ! »

Vos expériences à l’étranger (Taïwan, Japon, Portugal) ont-elles façonné votre vision de la démocratie et de la justice sociale ?

Y.B-P : « Oui, effectivement. Ce seront aussi des années d’expatriation où je me suis recentrée sur ma vie de famille. Je voulais fonder une famille nombreuse, ce que nous avons fait puisque nous avons cinq enfants. 

En même temps, ces expériences m’ont permis à chaque fois de dézoomer de mes habitudes de vie, de pensée aussi. 

Baigner dans des cultures différentes, c’est aussi avoir l’opportunité de comprendre qu’on peut incarner une société démocratique et fonctionner différemment d’une autre. La démocratie peut s’exercer au pluriel, mais en France, on pense souvent trop franco-français. Pourtant, rien n’est figé ni inéluctable, on a cette capacité à réformer et il faut parfois savoir la saisir ». 

Vous êtes la première femme à présider l’Assemblée nationale. Quels obstacles avez-vous rencontrés dans cet univers institutionnel encore très codifié ?

Y.B-P : « Je n’ai eu aucun mal à gagner en légitimité : j’ai été élue. Dès lors, je suis forcément légitime à cette fonction. Beaucoup savent que je me suis battue pour obtenir cette place. 

En revanche, pendant le premier mandat, il est certain que j’ai subi les critiques : on s’interrogeait sur mes compétences (avocate en droit pénal), ma capacité à comprendre les rouages de la vie parlementaire (venant de la société civile), ma capacité aussi à gérer mes responsabilités professionnelles tout en étant mère de cinq enfants… Mais cela m’a renforcée, et a forgé davantage en moi la volonté de mener à bien ces combats qui sont les miens, comme l’égalité entre les femmes et les hommes, qui est un enjeu de société majeur, et malheureusement toujours d’actualité ! Nous voyons encore trop peu de femmes au plus haut niveau de la sphère politique, dans les comités de direction, les comités d’investissement, où cela peut freiner d’ailleurs les levées de fonds de startups portées par les femmes. A tous les niveaux, lorsqu’il n’y a pas de femmes autour de la table, les décisions prises ne sont pas forcément les plus optimales. Même constat dans le cadre de négociations de paix. 

Pour que cela change, il faut aussi que les hommes se rendent compte qu’ils évoluent dans un univers 100% masculin ». 

Votre style de leadership repose sur l’écoute et la recherche de compromis. Comment définissez-vous aujourd’hui l’exercice de l’autorité dans un contexte parlementaire fragmenté ?

Y.B-P : « Je respecte tout le monde et je parle à tout le monde. Je prends le temps de recevoir régulièrement l’ensemble des présidents de groupes. C’est essentiel pour faire fonctionner l’institution que je préside. Je suis aussi quelqu’un de très cash, et de très clean : autrement dit, je ne suis pas là pour piéger mes interlocuteurs ni pour servir mes intérêts personnels. Je suis sincère, je me bats pour nos concitoyens, je veille à toujours rester la plus neutre et la plus équitable possible.  Aussi, je manage par le collectif, l’envie et la bonne humeur, sans oublier l’exigence en toile de fond. Un management dur n’apporte jamais ses fruits ni n’embarque le collectif, ce que j’ai expérimenté dans le monde associatif ». 

Dans une Assemblée sans majorité stable, comment trouver un équilibre entre compromis politique et lisibilité de l’action publique ?

Y.B-P : « C’est difficile. La lisibilité dépend moins de l’Assemblée que du Gouvernement. C’est lui qui fixe le cap ». 

La question d’une dissolution revient régulièrement dans le débat public. Est-ce, selon vous, un outil démocratique utile ou un facteur d’instabilité ?

Y.B-P : « C’est un outil démocratique utile. L’Assemblée peut renverser le gouvernement mais en contrepartie, et en cas de blocage, le Président de la République peut aussi redemander au peuple de s’exprimer. La dissolution peut donc être utile mais la façon dont cet outil est utilisé peut, elle, être contestée comme on l’a vu en 2024. J’ai d’ailleurs rappelé qu’il y avait un autre chemin, qui était le chemin d’une coalition. »

Vous avez plaidé pour une évolution des pratiques institutionnelles, notamment autour du 49.3 et du vote de confiance. S’agit-il d’un simple ajustement ou d’un changement de culture démocratique ?

Y.B-P : « Un peu des deux ! Je suis opposée à une révolution des pratiques et l’instauration d’une sixième république. Nos institutions ont résisté à beaucoup de cohabitations, de crises… La solidité institutionnelle assure la protection des libertés publiques. En revanche, je milite pour l’instauration d’un vote de confiance pour le Premier Ministre. Et si je suis une vraie défenseuse du 49.3, j’entends aussi que les Français ne l’acceptent pas. Si le Premier Ministre a la confiance et la majorité autour de lui, nul besoin d’appliquer le 49.3. Et a priori, cela fonctionne dans d’autres pays européens. Le vote de confiance oblige aussi les oppositions à se positionner de façon constructive ». 

Quel regard portez-vous sur les parallèles entre gouvernance politique et gouvernance des entreprises, notamment en matière d’agilité et de prise de décision ?

Y.B-P : « J’exerce ma gouvernance avec des gens qui ne partagent pas forcément les mêmes opinions ni avis que moi, ce qui n’est pas tout à fait pareil dans une entreprise où le dirigeant et ses équipes regardent tous dans la même direction. A travers les deux instances de l’Assemblée, la Conférence des Présidents et le Bureau, je porte des décisions qui sont à chaque fois préparées, concertées. C’est un management de consensus et qui se pratique dans la durée. Il correspond à ma façon de faire de la politique et impose de savoir rester humble ». 

La France doit concilier innovation, souveraineté et transition écologique. Comment éviter que ces impératifs entrent en concurrence plutôt qu’en synergie ? 

Y.B-P : « En étant capable de poser des stratégies concertées entre tous les acteurs concernés par ces sujets. Il est essentiel de créer des écosystèmes et de comprendre que l’innovation va de pair avec des investissements liés à la transition écologique (je pense par exemple au sujet des data centers). Evidemment, de pair avec l’innovation, l’IA pose débat. Les politiques n’ont pas bien pris la mesure de l’IA. Aujourd’hui, il faut non seulement démystifier cette technologie mais aussi la considérer comme un atout, notamment au regard des progrès scientifiques et de la recherche médicale. Il s’agit donc de former nos jeunes à l’usage de l’IA tout en les formant à l’esprit critique, au souci de vérifier les sources, à la nécessité de croiser plusieurs IA pour en tirer le meilleur parti. Et pour ce faire, il est vital de développer des IA souveraines et d’investir dès maintenant dans cette technologie d’avenir ». 

Vous soutenez les Margaret Awards, qui mettent en lumière les femmes au cœur de l’innovation et de l’IA. Pourquoi ce combat vous semble-t-il essentiel aujourd’hui ?

Y.B-P : « C’est un événement qui promeut les femmes dans des univers où l’on n’a pas l’habitude de les voir, notamment des univers scientifiques. Quand on pense que le nom de Marie Curie n’est pas inscrit sur la Tour Eiffel alors qu’y figurent 72 savants… C’est très révélateur ! Il est urgent de réparer cela et pas seulement au travers d’une autre frise comportant 72 noms de savantes. Il faut aussi mettre en avant les parcours de ces femmes brillantes, audacieuses et entrepreneuses qui font avancer la France, au travers de projets novateurs. Pour moi, il n’y a pas qu’une place pour les femmes, il y en a plein ! D’où le succès des réseaux de femmes entrepreneuses. A mon échelle et au poste que j’occupe, je me dois de participer à cette dynamique. Lorsque j’ai été élue première femme Présidente de l’Assemblée nationale, c’était vertigineux ! Je me suis posée et rapidement, j’ai saisi combien cette responsabilité m’obligeait à ouvrir la porte aux autres femmes, à briser le plafond de verre pour elles… Aujourd’hui, je suis très contente de pouvoir donner de mon temps pour faire du mentorat ou recevoir les stagiaires que nous accueillons régulièrement au sein de mon cabinet ». 

Les femmes restent sous-représentées dans les secteurs de la tech et des hautes responsabilités. Quels leviers concrets peuvent accélérer un vrai changement d’échelle ? 

Y.B-P : « Clairement, le levier législatif : promouvoir la parité par la loi est une nécessité. On a également besoin d’autres leviers. Au fond, chacun de nous dispose de son propre levier pour agir, que ce soit dans son entreprise, au quotidien avec une voix à faire entendre ou des actions simples de mentorat ou de promotion. Chaque action compte et il n’y a pas de petite action. Donner la preuve par l’exemple aussi, cela permet de donner envie aux autres, leur montrer que toutes ont leur place en politique, dans la société en général. Il ne faut pas avoir peur d’incarner quelque chose ! »

Faut-il davantage de participation citoyenne directe dans la décision publique, ou renforcer d’abord le rôle du Parlement dans sa capacité à décider et contrôler ?

Y.B-P : « Il faut les deux. Il faut plus de démocratie à tous les étages : participer aux conventions citoyennes, plébisciter les référendums citoyens, conférer plus de pouvoir à l’Assemblée, renforcer la démocratie sociale avec les syndicats, donner aussi plus de pouvoir aux élus locaux… En un mot : insuffler de la démocratie augmentée ! Vous savez, les décisions, lorsqu’elles sont imposées, ne sont pas digérées. C’est important d’impliquer les citoyens dans les prises de décisions. Il ne faut en aucun cas avoir peur des gens que l’on représente ». 

Yaël Braun-Pivet en bref

Née le 7 décembre 1970 à Nancy.

La figure qui l’inspire : Robert Badinter parce que c’est lui qui lui a donné envie de devenir avocat. Yaël Braun-Pivet a eu la chance immense de le côtoyer. « Un homme de combats, surtout, un homme qui n’a fait qu’un avec sa carrière politique », comme elle aime à dire.  

Son cheval de bataille : réconcilier les Français avec leur démocratie. 

Son mantra : tous les jours, savoir honorer la chance que j’ai. 

Ce qu’elle aime faire quand elle n’est pas sur la scène politique : lire des polars, pratiquer du sport mais toujours à l’extérieur, notamment du vélo sous la pluie (« cela me ressource énormément »), profiter de concerts (« dernièrement, je suis allée écouter Vanessa Paradis »).