Pour la première fois, l’interdiction du téléphone portable s’étend ce 1er septembre aux lycées français. Emmanuel Macron défend une mesure destinée à protéger l’attention des élèves. Dans le même temps, une série de cyberattaques oblige les académies de Toulouse et Nantes à restreindre fortement leurs outils numériques. Deux actualités qui semblent opposées mais racontent finalement la même chose : le numérique est devenu indispensable, à condition de savoir le maîtriser. Une leçon qui vaut aussi pour les entreprises.

Rentrée 2026 : l’école interdit le téléphone, mais une cyberattaque révèle sa dépendance au numérique

Il y a quelque chose d’assez symbolique dans cette rentrée scolaire.

D’un côté, la France demande à ses lycéens de ranger leur téléphone.

De l’autre, certains établissements ressortent le papier parce qu’une partie de leurs outils numériques est momentanément inaccessible.

Ce mardi 1er septembre, 11,6 millions d’élèves et 1,2 million de personnels font leur rentrée dans plus de 55 000 implantations scolaires. Mais derrière les traditionnels sujets sur les effectifs, les enseignants et les nouveaux programmes, le numérique s’est imposé comme l’un des vrais fils rouges de la journée.

Avec une question assez simple au fond.

Comment profiter du numérique sans devenir dépendant de lui ?

Pour la première fois, le téléphone est interdit jusqu’au lycée

Le changement le plus visible concerne les smartphones.

Depuis ce 1er septembre, l’interdiction d’utilisation du téléphone mobile et des autres équipements de communication électronique concerne désormais les écoles maternelles, les écoles élémentaires, les collèges et les lycées.

Elle s’applique également aux activités scolaires organisées en dehors des établissements.

La réforme résulte de la loi du 24 août 2026, qui a modifié l’article L.511-5 du Code de l’éducation. Jusqu’ici, l’interdiction nationale concernait essentiellement l’école et le collège. Les lycées disposaient davantage de liberté pour organiser leurs propres règles.

Consulter les règles officielles sur l’interdiction du téléphone de l’école au lycée

Cela ne signifie pas pour autant qu’un smartphone doit systématiquement être remis à l’entrée de chaque lycée.

Les établissements définissent dans leur règlement intérieur les modalités concrètes de mise en œuvre et les éventuelles dérogations adaptées à leur situation : internat, restauration ou besoins particuliers, par exemple. Les élèves présentant un handicap ou un trouble de santé nécessitant l’utilisation d’un appareil bénéficient également d’exceptions.

Autrement dit, le principe est national.

L’organisation reste en partie locale.

Macron : le téléphone « détourne l’attention »

Emmanuel Macron a choisi le lycée Chaptal de Mende, en Lozère, pour défendre personnellement cette mesure lors de la rentrée.

Interrogé par des lycéens parfois assez sceptiques, il a expliqué que téléphones et réseaux sociaux détournaient les élèves de leurs apprentissages et modifiaient aussi leur façon de se sociabiliser.

Le débat est loin d’être artificiel.

Selon l’étude Ipsos réalisée pour le Centre national du Livre en 2025, les 15-19 ans consacrent en moyenne 5 h 19 par jour à des activités sur écran pendant leur temps libre, hors lecture ou écoute de livres.

Trois jeunes de cette tranche d’âge sur quatre dépassent même trois heures quotidiennes.

Le ministère de l’Éducation nationale met notamment en avant les conséquences possibles d’une exposition prolongée sur la concentration, le sommeil, les relations sociales et l’exposition au cyberharcèlement ou à la désinformation.

L’objectif affiché n’est donc pas de déclarer la guerre au numérique.

Il est de recréer des périodes pendant lesquelles l’attention n’est pas continuellement sollicitée.

Et c’est précisément là que le sujet commence à intéresser aussi les entreprises.

Une règle nationale qui évite de laisser chacun négocier

Un argument avancé depuis plusieurs mois par Emmanuel Macron mérite d’ailleurs d’être regardé avec un œil de manager.

En décembre dernier, il expliquait que lorsqu’une règle est simplement laissée à l’appréciation de chaque établissement ou enseignant, celui qui souhaite limiter le smartphone doit constamment renégocier son autorité.

Une règle commune modifie cette relation.

L’interdiction n’est plus celle du professeur.

Elle devient celle de l’institution.

Le raisonnement peut sembler éloigné de l’entreprise.

Pas tellement.

Les organisations connaissent exactement le même problème avec Teams, Slack, WhatsApp, les emails le soir ou les réunions en visioconférence.

Quand chacun doit individuellement expliquer pourquoi il ne répond pas immédiatement, la déconnexion devient difficile.

Lorsqu’une règle collective existe, la pression diminue.

C’est d’ailleurs un autre choix assez intéressant de l’Éducation nationale.

Même les ENT vont désormais avoir des heures de repos

Le ministère prévoit en parallèle une forme de droit à la déconnexion numérique scolaire.

Les mises à jour des espaces numériques de travail et logiciels de vie scolaire doivent être suspendues le soir, de 20 heures à 7 heures, ainsi que pendant le week-end, du vendredi à 20 heures au lundi à 7 heures.

Voilà une mesure qui parlera immédiatement à beaucoup de cadres.

Le numérique a d’abord été vendu comme un moyen de pouvoir travailler partout.

Puis cette possibilité est progressivement devenue une attente.

Et l’attente, parfois une obligation implicite.

Business Times avait déjà observé cette évolution dans son analyse consacrée aux nouvelles réalités du travail : multiplication des visioconférences, fatigue numérique et difficulté de concentration font désormais partie des problèmes régulièrement évoqués par les salariés.

À lire sur Business Times : Le bureau ne répond plus aux nouvelles réalités du travail

La rentrée scolaire pose finalement une question que beaucoup d’entreprises commencent elles aussi à se poser :

être connecté en permanence améliore-t-il réellement la performance ?

Pas forcément.

Puis, au même moment, le numérique scolaire tombe partiellement en panne

C’est là que la rentrée devient presque paradoxale.

Pendant que l’État explique aux élèves pourquoi il faut apprendre à se passer quelques heures de leurs smartphones, l’Éducation nationale doit gérer les conséquences d’une série de cyberattaques survenues pendant l’été.

Le ministère a pris une mesure assez lourde : réinitialiser l’ensemble des accès à ses services et applications.

Il précise que cette opération préventive a été menée sans dégât constaté sur les systèmes.

Dans 28 académies sur 30, les applications fonctionnent désormais normalement.

Mais deux territoires restent davantage touchés.

À Toulouse, retour temporaire aux emplois du temps papier

Dans l’académie de Toulouse, les accès aux messageries et aux applications professionnelles étaient toujours coupés à l’approche de la rentrée.

Les familles n’avaient pas non plus accès aux environnements numériques de travail.

Conséquence assez concrète : les emplois du temps doivent être remis aux élèves sur papier.

À Nantes, la situation est un peu moins sévère.

L’accès aux messageries fonctionne partiellement selon les appareils et les configurations. L’accès des familles aux ENT a toutefois également été suspendu pendant les opérations de sécurisation.

Dans les deux académies, les cours ont pu reprendre normalement et le versement des salaires des personnels n’est pas remis en cause.

C’est important.

Une cyberattaque a donc perturbé les outils.

Elle n’a pas empêché la mission principale : ouvrir les établissements et accueillir les élèves.

Pour un dirigeant, ce détail est probablement le plus intéressant.

La cybersécurité ne consiste pas seulement à empêcher l’attaque

Une organisation totalement protégée n’existe pas.

Une entreprise peut investir dans des pare-feu, des logiciels EDR, des sauvegardes, de l’authentification multifactorielle et des audits.

Elle peut encore être attaquée.

La vraie différence apparaît ensuite.

Peut-elle continuer à fonctionner ?

Quels outils deviennent indisponibles ?

Existe-t-il une solution alternative ?

Qui peut encore communiquer ?

Comment les clients ou salariés sont-ils informés ?

Quels services doivent absolument redémarrer en premier ?

Le cas de Toulouse fournit presque malgré lui une illustration très simple.

L’ENT ne fonctionne pas ?

On imprime l’emploi du temps.

Ce n’est évidemment pas une stratégie cyber sophistiquée.

Mais c’est un plan de continuité d’activité.

Et beaucoup d’entreprises devraient pouvoir répondre aussi simplement à une question équivalente :

si notre outil numérique principal disparaît demain matin pendant 48 heures, savons-nous encore travailler ?

L’Éducation nationale savait pourtant qu’elle était exposée

Ce n’est pas la première alerte.

En mars dernier, le ministère avait organisé avec la CNIL, Cybermalveillance.gouv.fr et plusieurs administrations une gigantesque simulation de phishing baptisée Opération Cactus.

Près de 10 millions de personnes avaient été ciblées : 3,5 millions de collégiens et lycéens, 5 millions de parents et plus de 500 000 personnels.

Le résultat est intéressant.

1 096 692 personnes ont cliqué sur le faux lien.

Environ 12 % du public ciblé est donc tombé dans le piège simulé.

Douze pour cent.

Sur cent collaborateurs, cela représente potentiellement douze clics.

Sur dix mille personnes, 1 200.

Les dirigeants qui considèrent encore le phishing comme un problème exclusivement informatique devraient probablement regarder ce chiffre.

L’humain reste l’une des portes d’entrée

L’opération Cactus ne permet évidemment pas de conclure que les cyberattaques de cet été proviennent d’un clic effectué par un personnel ou un élève.

Le ministère n’a pas communiqué publiquement sur leur mode opératoire ni attribué les attaques à un groupe précis.

Il serait donc incorrect de faire ce lien.

En revanche, la campagne de sensibilisation montre pourquoi les organisations travaillent autant sur le facteur humain.

Un système informatique peut être très bien protégé.

Il suffit parfois qu’une seule personne communique son mot de passe sur un faux portail.

La CNIL rappelle d’ailleurs que les établissements scolaires sont confrontés depuis plusieurs années à des attaques visant les ENT et outils numériques, notamment par vols de mots de passe et campagnes massives d’hameçonnage.

Ce sujet dépasse évidemment l’Éducation nationale.

Business Times le relevait récemment dans son analyse d’une cyberattaque ayant paralysé pendant quatre jours une installation énergétique britannique : une attaque informatique peut désormais avoir des conséquences physiques et interrompre directement une activité.

À lire sur Business Times : Cyberattaque au Royaume-Uni, une centrale arrêtée quatre jours

L’école doit donc simultanément utiliser davantage le numérique… et davantage s’en protéger

C’est tout le paradoxe de cette rentrée.

Le numérique ne disparaît évidemment pas de l’école.

Au contraire.

Les établissements utilisent les ENT, Pronote, les messageries, les plateformes pédagogiques et une quantité croissante de services en ligne.

Le gouvernement prévoit même d’introduire un enseignement obligatoire de l’intelligence artificielle en classe de seconde à partir de 2027. Le programme et la formation des enseignants doivent être préparés pendant cette année scolaire.

L’idée n’est donc absolument pas :

« Le numérique est mauvais, supprimons-le. »

Le message devient beaucoup plus subtil.

Apprendre à utiliser la technologie.

Apprendre à s’en passer lorsqu’elle gêne.

Et apprendre à continuer à fonctionner lorsqu’elle devient indisponible.

C’est presque une définition de la maturité numérique.

Voilà aussi ce que les entreprises devraient retenir

Depuis dix ans, la transformation numérique est souvent mesurée par addition.

Plus de logiciels.

Plus d’applications.

Plus de données.

Plus de notifications.

Plus d’automatisation.

Plus d’intelligence artificielle.

La rentrée scolaire française apporte peut-être une autre grille de lecture.

Une organisation numérique mature n’est pas forcément celle qui utilise le plus de technologies.

C’est celle qui sait lesquelles utiliser, à quel moment et avec quelles limites.

Une entreprise peut parfaitement déployer Teams tout en demandant que personne n’envoie de messages à 23 heures.

Elle peut automatiser certaines tâches tout en créant des moments sans notifications pour le travail de concentration.

Elle peut utiliser massivement le cloud tout en conservant un plan permettant de fonctionner en cas d’indisponibilité.

Elle peut autoriser les smartphones tout en considérant qu’ils n’ont rien à faire sur la table pendant certaines réunions.

Tout cela n’est pas contradictoire.

Les entreprises connaissent elles aussi une crise de l’attention

Les adolescents ne sont pas les seuls à consulter un écran toutes les quelques minutes.

Dans les bureaux, les journées sont devenues particulièrement fragmentées.

Mails.

Notifications.

Messagerie instantanée.

Appels.

Réunions.

Téléphone personnel.

Applications professionnelles.

L’attention devient elle aussi une ressource rare.

Business Times avait déjà souligné dans son article consacré aux nouveaux espaces de travail que les difficultés de concentration et la fatigue numérique faisaient désormais partie des préoccupations exprimées par les salariés.

Il serait évidemment absurde d’interdire les smartphones dans toutes les entreprises.

Mais certaines organisations commencent à instaurer des règles beaucoup plus simples.

Réunions sans téléphone.

Créneaux sans réunion.

Notifications désactivées pendant certaines plages.

Temps de réponse qui n’est plus confondu avec temps de réaction immédiate.

La question n’est pas morale.

Elle est productive.

Et le téléphone lui-même devient un objet de cybersécurité

Le smartphone concentre un deuxième risque.

Une grande partie de la vie professionnelle est désormais dans la poche du salarié.

Messagerie.

Applications métiers.

Authentification.

Documents.

Contacts clients.

Accès cloud.

Parfois même outils bancaires.

Business Times avait déjà souligné que les mobiles sont devenus une partie entière de la surface d’attaque des entreprises, notamment avec le développement du phishing par SMS, des logiciels espions ou de l’utilisation professionnelle d’appareils personnels.

À lire sur Business Times : ACDS France, la connaissance du risque en matière de cybersécurité

Pour un dirigeant, le smartphone possède donc exactement le même double visage qu’à l’école.

C’est un outil extraordinairement efficace.

Et une source potentielle de distraction, de fuite de données ou de vulnérabilité.

La vraie question n’est finalement pas « avec ou sans numérique »

C’est probablement l’erreur que l’on commet le plus souvent.

Opposer monde numérique et monde réel.

Cette rentrée montre justement que cette distinction n’a plus beaucoup de sens.

L’école a besoin du numérique.

Elle enseignera même bientôt l’intelligence artificielle.

Mais elle considère parallèlement que certaines technologies doivent être retirées de certains moments.

Et lorsqu’une cyberattaque prive temporairement l’institution de plusieurs services, elle doit être capable de continuer sans eux.

Pour les entreprises, le raisonnement peut être exactement le même.

Numériser lorsque cela simplifie.

Automatiser lorsque cela apporte de la valeur.

Déconnecter lorsque l’attention l’exige.

Sécuriser ce qui est indispensable.

Et conserver une solution de secours lorsque la technologie ne répond plus.

Une rentrée qui ressemble finalement beaucoup au monde du travail

Ce mardi, certains lycéens ont donc déposé leur smartphone dans une pochette ou l’ont laissé éteint dans leur sac.

À quelques centaines de kilomètres, certains établissements ont imprimé des emplois du temps parce que leurs outils numériques étaient indisponibles.

Les deux scènes pourraient sembler raconter des histoires complètement différentes.

Elles posent en réalité la même question.

Quelle place voulons-nous réellement donner à la technologie dans nos organisations ?

Ni trop peu.

Ni partout.

Et surtout, jamais sans solution de repli.

À l’école comme dans l’entreprise, le vrai progrès numérique n’est peut-être plus d’être connecté en permanence.

C’est de savoir rester maître de la connexion.