Acheter un vêtement d’occasion sur une plateforme en ligne émettrait jusqu’à cinq fois plus de CO2e que l’acheter dans une boutique solidaire de proximité, selon un rapport publié par Oxfam France. L’écart est réel dans la modélisation présentée : 3,1 kg de CO2e pour 5 kg de vêtements réemployés via une plateforme, contre 0,6 kg dans une structure solidaire sans tri centralisé. Mais parler directement de “Vinted cinq fois plus polluant” va trop loin. L’étude modélise un type de plateforme et non l’empreinte réelle de chaque transaction Vinted. Surtout, Oxfam reconnaît que tous les modèles de seconde main restent très largement plus favorables que l’achat neuf.

Seconde main : Oxfam cible les plateformes comme Vinted, mais le “cinq fois plus polluant” mérite d’être expliqué

La seconde main serait-elle en train de reproduire certains travers de la fast fashion ?

C’est la thèse défendue par Oxfam France dans son nouveau rapport consacré au réemploi textile.

L’ONG alerte sur l’essor d’une « fast seconde main » portée par les plateformes numériques, les enseignes commerciales et certains dispositifs de reprise développés par les marques.

Son chiffre le plus spectaculaire a immédiatement retenu l’attention : une plateforme de seconde main en ligne peut générer jusqu’à cinq fois plus d’émissions qu’une boutique solidaire locale.

Consulter le rapport complet d’Oxfam France sur la seconde main

Seconde main et Vinted : d’où vient le chiffre de cinq fois plus d’émissions ?

Oxfam s’appuie sur une analyse de cycle de vie réalisée par le cabinet RDC Environment.

L’étude compare plusieurs modèles pour une même unité fonctionnelle : 5 kg de vêtements réemployés en France.

Le modèle solidaire de proximité sans tri centralisé génère environ 0,6 kg de CO2e.

Une boutique lucrative atteint 2,9 kg.

Une plateforme lucrative en ligne arrive à 3,1 kg de CO2e.

L’écart entre 0,6 et 3,1 kg est donc légèrement supérieur à cinq.

La principale différence vient de la logistique.

Dans le scénario retenu pour les plateformes, 5 kg de vêtements correspondent à 14 colis et 28 déplacements de vendeurs et d’acheteurs vers des points de dépôt ou de retrait.

Le transport concentre ainsi presque tout l’impact supplémentaire.

Le rapport ne mesure pas spécifiquement l’empreinte de Vinted

C’est la nuance la plus importante.

Le modèle étudié par RDC Environment est celui d’une « plateforme lucrative en ligne ».

Il ne constitue pas une analyse complète des transactions réelles de Vinted, colis par colis.

Vinted apparaît bien dans le rapport. L’entreprise représente évidemment l’acteur le plus visible du marché européen. Mais le chiffre de 3,1 kg de CO2e correspond à un scénario générique construit pour comparer des modèles économiques.

Dire que « les plateformes émettent jusqu’à cinq fois plus qu’une boutique solidaire » correspond donc à l’étude.

Dire que « Vinted pollue exactement cinq fois plus » serait beaucoup plus approximatif.

L’impact réel dépend notamment de la distance du colis, du mode de livraison, du déplacement jusqu’au point relais et du nombre d’articles regroupés dans une même commande.

Oxfam reconnaît elle-même que la seconde main reste bien meilleure que le neuf

Autre élément souvent perdu dans les titres : le rapport ne remet pas en cause le bénéfice général du réemploi.

Oxfam écrit explicitement que les écarts entre les différents modèles de seconde main restent faibles lorsqu’on les compare aux émissions évitées grâce à l’absence de fabrication d’un nouveau vêtement.

Selon ses calculs, acheter 1 kg de vêtements dans une boutique solidaire peut émettre jusqu’à 270 fois moins de CO2e que l’achat d’un kilo de vêtements neufs.

L’organisation estime aussi que les émissions liées à la fabrication d’un seul t-shirt neuf peuvent être comparables à celles du réemploi de plusieurs dizaines de kilos de vêtements dans une boutique solidaire.

Le message n’est donc pas « abandonnez Vinted et achetez neuf ».

Il est plutôt : si deux options de seconde main sont disponibles, le circuit local et groupé présente généralement le meilleur bilan logistique.

Vinted répond avec une autre mesure : 1,6 million de tonnes de CO2e évitées

Vinted présente une lecture très différente de son impact.

Dans son rapport 2025, l’entreprise estime que les achats réalisés par ses membres ont permis d’éviter 1 607 kilotonnes de CO2e par rapport à l’achat de produits neufs.

Elle estime également que 76 % des commandes ont remplacé l’achat d’un article neuf.

Son modèle aboutit à une moyenne de 2,39 kg de CO2e évités par article de seconde main.

Consulter les données environnementales publiées par Vinted

Ces chiffres ne contredisent pas directement ceux d’Oxfam.

Les deux études ne mesurent pas exactement la même chose.

Oxfam compare les émissions générées par plusieurs circuits de réemploi.

Vinted calcule de son côté les émissions nettes évitées lorsqu’un achat d’occasion remplace réellement l’achat d’un produit neuf.

Les périmètres et les hypothèses sont donc différents.

Vinted reconnaît par ailleurs que 94 % des émissions liées à ses propres opérations proviennent aujourd’hui de la livraison. Ce chiffre confirme que la logistique constitue bien le principal point faible environnemental du modèle.

L’effet rebond est probablement le véritable sujet

La critique la plus intéressante d’Oxfam ne concerne peut-être pas les camions ou les points relais.

Elle concerne le comportement d’achat.

Un produit d’occasion peu cher peut donner le sentiment que l’on peut acheter davantage sans conséquence.

Le consommateur revend ensuite facilement l’article, puis utilise l’argent obtenu pour acheter une nouvelle pièce.

C’est ce que les économistes appellent un effet rebond.

L’ADEME souligne elle aussi cette limite. Elle estime que près de la moitié des achats d’occasion peuvent favoriser une forme de surconsommation lorsqu’ils viennent s’ajouter aux achats habituels au lieu de remplacer l’achat neuf.

Lire les recommandations de l’ADEME pour acheter des vêtements d’occasion

C’est donc le taux de substitution qui devient essentiel.

Acheter une veste d’occasion à la place d’une veste neuve réduit fortement l’impact.

Acheter trois vestes d’occasion simplement parce qu’elles coûtent moins cher peut diminuer une partie du bénéfice.

La seconde main progresse mais la consommation de vêtements ne baisse toujours pas

C’est le paradoxe français.

La seconde main gagne du terrain. Pourtant, les ventes de produits neufs continuent elles aussi de progresser.

Selon Refashion, 3,6 milliards de vêtements, chaussures et articles de linge de maison neufs ont été mis sur le marché français en 2025, soit 1,5 % de plus qu’en 2024.

Dans le même temps, la collecte de textiles usagés a reculé de 6 % pour tomber à 272 178 tonnes.

Le secteur a notamment subi une crise des débouchés et le retrait temporaire de certains points de collecte.

Ces chiffres donnent du poids à une partie du raisonnement d’Oxfam.

La croissance de la seconde main n’entraîne pas automatiquement une diminution équivalente de la consommation de vêtements neufs.

Six vêtements d’occasion sur dix passeraient désormais par des circuits lucratifs

Oxfam estime que six vêtements de seconde main sur dix passent désormais par des circuits commerciaux.

Le changement est majeur.

Pendant longtemps, le réemploi reposait surtout sur les associations, ressourceries, dépôts-vente et structures caritatives.

Il constitue désormais un véritable marché.

Plateformes numériques, friperies commerciales, enseignes spécialisées et grandes marques cherchent toutes à récupérer une partie de cette valeur.

Business Times avait déjà observé cette professionnalisation avec Sojo, qui transforme la réparation et la retouche textile en véritable service numérique.

À lire sur Business Times : Sojo fait de la réparation textile un business durable

La tendance touche également le recyclage.

L’entreprise REC cherche par exemple à développer une filière française capable de récupérer le nylon des collants usagés et de le réintroduire dans de nouvelles productions.

À lire sur Business Times : REC veut remettre l’écologie au centre de la production textile

Oxfam défend aussi son propre modèle : un élément à signaler

Le rapport doit également être lu pour ce qu’il est.

Oxfam ne se présente pas comme un cabinet de conseil neutre réalisant une étude de marché.

C’est une organisation de plaidoyer qui défend explicitement le modèle du réemploi solidaire.

Elle exploite elle-même huit magasins de seconde main en France.

Cela ne rend pas les résultats environnementaux faux. Le calcul comparatif a d’ailleurs été confié à RDC Environment.

Mais cette position doit être connue lorsqu’on lit les recommandations du rapport.

Oxfam demande notamment qu’au moins 10 % des éco-contributions de la filière textile soient consacrées au réemploi et à la réutilisation, avec une priorité donnée aux structures de l’économie sociale et solidaire.

L’étude scientifique et le plaidoyer politique sont donc étroitement liés.

Le marché commercial apporte aussi ce que les associations ne peuvent pas toujours offrir

Le débat ne se résume pas non plus à « associatif vertueux » contre « plateforme nuisible ».

Les plateformes ont considérablement facilité la revente.

Elles permettent de trouver un acheteur pour des articles très spécifiques, parfois loin du lieu où réside le vendeur.

Elles améliorent également la liquidité du marché de l’occasion.

Un vêtement qui serait resté plusieurs années dans un placard peut ainsi retrouver rapidement un utilisateur.

Leur capacité à rendre la seconde main simple et attractive explique précisément leur succès.

Le défi consiste donc moins à supprimer ces plateformes qu’à réduire les émissions de livraison et à éviter qu’elles reproduisent les mécanismes de surconsommation de la fast fashion.

La fast fashion reste le principal problème de fond

La comparaison entre Vinted et une boutique solidaire ne doit surtout pas faire oublier l’essentiel.

Le premier impact environnemental du textile intervient lors de la fabrication du vêtement neuf.

Production des fibres, teinture, traitement, confection et transport représentent une empreinte très supérieure à celle nécessaire pour remettre en circulation un produit existant.

Business Times a déjà consacré plusieurs articles à cette transformation du secteur, notamment avec l’arrivée de l’éco-score textile destiné à mesurer plus clairement l’impact des vêtements.

À lire sur Business Times : l’éco-score textile veut rendre visible l’impact environnemental des vêtements

La polémique autour de Shein au BHV a également montré que le débat français se déplace désormais vers les volumes et les modèles de consommation, au-delà de la seule origine des produits.

Le vintage physique conserve donc de vrais arguments

La boutique reste intéressante pour une raison simple : elle mutualise la logistique.

Des dizaines ou centaines de vêtements arrivent dans un même lieu. Les clients peuvent en voir plusieurs au cours d’un seul déplacement. Aucun colis individuel n’est nécessaire pour chaque transaction.

Ce fonctionnement explique une partie de l’avantage mesuré par Oxfam.

Sur Maison & Déco, la boutique Renaissance illustre une autre facette de ce modèle physique. Elle sélectionne des pièces vintage et de seconde main dans une logique de conseil et de valorisation de vêtements déjà existants.

À découvrir sur Maison & Déco : Renaissance réhabilite la mode vintage et la seconde main

La boutique physique n’est évidemment pas sans impact. Le déplacement du client, le chauffage du local et le tri ont eux aussi une empreinte.

Mais lorsque les circuits sont courts et les volumes regroupés, celle-ci peut rester très faible.

Pour consommer réellement mieux, le canal compte moins que le nombre d’achats

Le rapport Oxfam apporte donc une correction utile au discours parfois trop simple autour de la seconde main.

Tous les circuits n’ont pas exactement le même impact.

Une vente locale de proximité sera généralement plus sobre qu’un vêtement envoyé individuellement sur plusieurs centaines de kilomètres.

Mais le facteur principal reste ailleurs.

Le meilleur vêtement pour le climat est souvent celui que l’on possède déjà et que l’on continue à porter.

Ensuite vient celui que l’on répare.

Puis celui que l’on achète d’occasion à la place d’un produit neuf.

Le véritable risque apparaît lorsque la seconde main devient simplement un moyen de renouveler encore plus vite sa garde-robe.

Oxfam a donc raison de rappeler que toutes les secondes mains ne se valent pas. Mais présenter Vinted comme cinq fois plus polluant qu’une friperie solidaire simplifie excessivement l’étude. Le chiffre compare des scénarios logistiques précis et ne remet surtout pas en cause le principal bénéfice de l’occasion : éviter la fabrication d’un produit neuf. Pour le consommateur comme pour les entreprises du secteur, la vraie bataille n’est peut-être pas entre boutique et application. Elle est entre réemploi et surconsommation.