Thibaut D’Hau Décuypère, cofondateur d’EndLess. Dans cette interview exclusive, il revient sur la transformation du BTP et les leviers concrets à la disposition des entreprises.
La transformation du BTP passe aussi par l’économie réelle
Pendant longtemps, parler d’innovation revenait presque automatiquement à parler de rupture. Il fallait créer une technologie, inventer un usage ou ouvrir un nouveau marché.
Pourtant, une autre voie se dessine.
Elle consiste à regarder ce qui existe déjà. Puis à l’améliorer.
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C’est précisément l’idée défendue par Thibaut D’Hau Décuypère, cofondateur d’EndLess, dans une tribune adressée à Business Times. Selon lui, les futurs champions économiques pourraient aussi émerger de secteurs beaucoup plus traditionnels.
Le bâtiment en fait partie.
La logistique également. Tout comme la maintenance, l’industrie, le transport ou encore la gestion des déchets.
Ces métiers disposent déjà de clients, de compétences et d’infrastructures. En revanche, leurs organisations peuvent encore gagner en efficacité.
Ainsi, la transformation du BTP ne consiste pas forcément à bouleverser les métiers. Elle peut simplement commencer par une meilleure utilisation de la donnée, des outils numériques et des ressources disponibles.
C’est moins spectaculaire qu’une révolution technologique. Mais, sur un compte d’exploitation, quelques pourcents de productivité gagnés peuvent vite faire la différence.
De la technologie, oui. Mais avec un résultat mesurable
La question est donc assez simple : comment distinguer une véritable transformation d’un simple discours sur l’innovation ?
Pour un dirigeant, la réponse passe souvent par les chiffres.
Combien d’heures ont été économisées ? Combien de transports ont été évités ? Quel coût a été réduit ? Quelle quantité de matière a pu être réemployée ?
Autrement dit, la technologie n’a d’intérêt que si elle améliore réellement le fonctionnement de l’entreprise.
Cette approche rejoint plusieurs transformations que Business Times observe actuellement dans le bâtiment. Nous avions notamment consacré un article à Bis Electric, qui utilise le numérique pour simplifier l’approvisionnement des professionnels directement sur leurs chantiers. Lire l’article de Business Times sur Bis Electric
De même, la reprise et la modernisation des PME constituent désormais un enjeu économique important. Business Times s’est récemment penché sur le défi de la transmission des entreprises françaises. Lire notre article sur la transmission d’entreprises
Dans les deux cas, l’idée reste proche : il ne s’agit pas forcément de repartir de zéro. Il faut parfois mieux utiliser ce que l’entreprise possède déjà.
Pourquoi la transformation du BTP offre encore une forte marge de progression
Le secteur n’est évidemment pas resté à l’écart du numérique.
Cependant, les niveaux d’adoption restent encore très variables.
Selon le baromètre 2024 de la Fédération française du bâtiment, 39 % des entreprises interrogées utilisent la digitalisation des processus. Les outils de pilotage de projet atteignent 36 % et les solutions BIM 26 %.
La transformation du BTP possède donc encore un potentiel important.
D’ailleurs, les questions environnementales avancent parallèlement. La même étude indique que plus de huit entreprises du bâtiment sur dix ont déjà engagé, ou prévu, des actions liées à leur transition environnementale.
C’est justement à la rencontre de ces deux sujets — numérique et environnement — que se situe EndLess.
Le groupe travaille dans la collecte, le tri et la valorisation des déchets issus du BTP. En 2025, il a annoncé avoir franchi les 20 millions d’euros de chiffre d’affaires. Il souhaite désormais poursuivre son développement en s’appuyant notamment sur la technologie et l’optimisation de ses opérations.
Notre média Business BTP, qui appartient également à notre maison d’édition, avait d’ailleurs analysé cette stratégie de développement. Déchets du BTP : EndLess dépasse 20 M€ et accélère son développement
Plus récemment, Business BTP s’est aussi intéressé au rachat d’ELR Environnement. L’opération illustre assez bien la philosophie défendue par EndLess : reprendre une activité existante, optimiser sa logistique et utiliser la technologie pour améliorer sa rentabilité. Lire l’article Business BTP sur l’acquisition d’ELR Environnement
Pour aller plus loin, nous avons donc posé deux questions très concrètes à Thibaut D’Hau Décuypère.
Voici ses réponses.
Interview exclusive
Business Times : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de transformation dans le BTP avec des résultats réellement mesurables, notamment en matière de coûts, de productivité, de ressources ou de déchets ?
Thibaut D’Hau Décuypère : Le BIM, un levier transversal
Le BIM (Building Information Modeling) illustre parfaitement comment une transformation numérique génère des gains tangibles sur l’ensemble de la chaîne de valeur.
Dans le domaine des déchets spécifiquement, le BIM permet de :
- Anticiper la gestion des déchets dès la conception : modélisation des flux de matériaux, identification des gisements de réemploi
- Optimiser la logistique de chantier : réduction des transports inutiles, donc des émissions et des coûts
- Réduire le gaspillage : estimation précise des besoins en matériaux, limitant les surplus
Un exemple concret sur un chantier de rénovation
Exemple concret : Sur un chantier de rénovation significative, l’utilisation du BIM couplée à un diagnostic déchets avant démolition (diagnostic PEMD, rendu obligatoire depuis le 1er janvier 2022) permet d’identifier en amont les matériaux réemployables.
Résultat : jusqu’à 30 % des déchets inertes peuvent être réemployés sur le chantier même, réduisant à la fois les coûts d’achat de matériaux neufs et les frais d’évacuation.
Les chiffres des déchets du BTP
Le secteur produit environ 227 millions de tonnes de déchets par an en France, dont 81 % issus des chantiers. Le taux de valorisation atteint aujourd’hui environ 69 %, mais avec des disparités importantes selon les filières.
Ce que révèlent les chiffres :
- Les déchets inertes (terres, cailloux, béton) représentent l’essentiel du gisement
- Le taux de recyclage des déchets inertes a progressé de 12 points entre 2008 et 2014
- L’objectif réglementaire de 70 % de valorisation des déchets du BTP, fixé par la loi de transition énergétique, montre que la marge de progression reste réelle
Les gains économiques d’une gestion optimisée des déchets
| Levier | Gain potentiel |
|---|---|
| Réduction des coûts d’évacuation | 15-25 % selon l’organisation du tri |
| Valorisation des matériaux réemployables | Revenus complémentaires ou économies sur achats |
| Réduction des pénalités réglementaires | Évite les sanctions liées au non-respect du tri à la source |
| Image et accès aux marchés | Critère de plus en plus décisif dans les appels d’offres |
Précision de la rédaction : les données de 227,5 millions de tonnes, du taux de recyclage de 69 % et de la progression de 12 points correspondent à l’enquête nationale du SDES portant sur l’année 2014. Il vaut donc mieux les lire comme des données statistiques de référence et non comme une mesure réalisée en 2026.
Le diagnostic PEMD s’applique bien depuis le 1er janvier 2022 aux opérations concernées de démolition ou de rénovation significative.
Consulter les données officielles du ministère sur les déchets du BTP
Business Times : Quelles sont les trois actions prioritaires pour réussir la transformation du BTP dans une PME tout en améliorant sa performance environnementale ? Et comment mesurer leur retour sur investissement ?
Thibaut D’Hau Décuypère
Action 1 : Réaliser un diagnostic déchets et flux de matériaux
Pourquoi en premier ? Parce qu’on ne peut pas optimiser ce qu’on ne mesure pas. Ce diagnostic constitue la base de toute démarche d’amélioration.
Concrètement :
- Identifier les principaux gisements de déchets sur vos chantiers types
- Cartographier les filières de valorisation existantes sur votre zone d’activité
- Mesurer les coûts cachés : temps de gestion, transports, manutention, pénalités
Coût : Faible à nul si vous le faites en interne ; quelques milliers d’euros avec un prestataire spécialisé.
ROI mesurable : Identification des « quick wins » (gains rapides) — typiquement, une meilleure organisation du tri à la source peut réduire de 10 à 20 % les coûts de gestion des déchets dès la première année.
Action 2 : Digitaliser la gestion de chantier
Pourquoi ? Seulement 39 % des entreprises du BTP ont déployé des processus digitaux. La marge de progression est donc immense, et les solutions accessibles.
Concrètement pour une PME :
- Adopter des applications de gestion de chantier simples (souvent abordables voire gratuites pour les fonctionnalités de base)
- Numériser la traçabilité des déchets : poids, nature, destination
- Utiliser des outils de planification partagée pour réduire les temps d’attente et les allers-retours
Coût : 50 à 200 €/mois pour les solutions SaaS grand public ; formation incluse.
ROI mesurable :
- Temps de reporting : divisé par 2 à 3
- Erreurs de traçabilité : réduction de 30 à 50 %
- Optimisation des tournées : économie de carburant et de main-d’œuvre de 10 à 15 %
Action 3 : Structurer une démarche d’économie circulaire
Pourquoi ? La réglementation évolue rapidement (diagnostic PEMD obligatoire, tri à la source pour les chantiers > 10 m³), et les donneurs d’ordres intègrent de plus en plus ces critères.
Concrètement :
- Négocier des clauses de reprise ou de réemploi dans vos contrats fournisseurs
- Proposer à vos clients un « bilan déchets » du chantier (différenciateur commercial)
- S’appuyer sur les réseaux de déchèteries professionnelles du BTP
Coût : Principalement du temps de structuration ; les réseaux de valorisation existent déjà.
ROI mesurable :
- Taux de valorisation : objectif 70 % (seuil réglementaire)
- Coûts d’achat matériaux : réduction de 5 à 15 % via le réemploi
- Taux de réponse aux appels d’offres : amélioration lorsque l’environnement est un critère pondéré
Comment mesurer le retour sur investissement ?
| Indicateur | Fréquence | Outil de mesure |
|---|---|---|
| Coût de gestion des déchets au m² ou au chantier | Mensuel | Tableau de bord simple (Excel ou solution SaaS) |
| Taux de valorisation / réemploi | Par chantier | Traçabilité des bons d’enlèvement et des destinations |
| Temps passé sur la gestion administrative | Trimestriel | Enquête interne rapide ou pointage |
| Satisfaction client / taux de réponse aux AO | Semestriel | Suivi commercial |
| Empreinte carbone du chantier | Par projet | Calculateurs disponibles en ligne (Base Carbone ADEME) |
La clé : Commencer par mesurer l’existant, fixer des objectifs chiffrés à 6 et 12 mois, et communiquer les résultats en interne comme en externe.
Les premiers gains apparaissent généralement dans les 3 à 6 mois pour les actions organisationnelles ; 12 à 18 mois pour les investissements technologiques.
Précision de la rédaction : sur le tri à la source, la réglementation est un peu plus précise que la formulation utilisée dans la réponse. Une dérogation existe notamment lorsque le chantier génère moins de 10 m³ de déchets sur toute sa durée, ou lorsqu’il n’est pas possible d’affecter au moins 40 m² au stockage des déchets.
Consulter les règles du Code de l’environnement sur le tri à la source
La transformation du BTP commence parfois par des changements simples
Ce qui ressort de cette interview est finalement assez éloigné du discours classique sur l’innovation.
D’abord, il n’est pas question de remplacer le terrain par la technologie.
Au contraire, la technologie vient soutenir les équipes qui travaillent déjà sur les chantiers.
Ensuite, la logique proposée par Thibaut D’Hau Décuypère repose sur la mesure. Avant d’investir lourdement, une entreprise peut regarder ce qu’elle dépense déjà. Elle peut aussi identifier ses pertes, ses déplacements inutiles ou encore ses tâches administratives répétitives.
Ainsi, la transformation du BTP peut commencer de manière assez simple.
Un dirigeant peut suivre le coût des déchets chantier par chantier. Il peut ensuite comparer les résultats. Puis, progressivement, il peut intégrer des outils numériques ou modifier son organisation.
Cette méthode présente aussi un autre intérêt : elle permet de donner un sens économique à la transition environnementale.
En effet, mieux trier n’est plus seulement une obligation. Cela peut aussi réduire les coûts.
Réemployer certains matériaux peut éviter des achats. De même, optimiser une tournée peut réduire les kilomètres parcourus, le carburant consommé et le temps mobilisé.
La transformation du BTP ne se résume pas au digital
Il reste cependant un piège à éviter.
La transformation du BTP ne doit pas devenir une accumulation de logiciels.
Une application supplémentaire n’améliore pas automatiquement la performance. Un nouvel outil peut même compliquer le quotidien s’il répond mal aux besoins du terrain.
C’est pourquoi l’approche défendue ici mérite l’attention des dirigeants.
Il faut commencer par un problème.
Ensuite seulement vient l’outil.
Autrement dit, on ne digitalise pas un chantier parce que le numérique est à la mode. On le digitalise parce qu’une information se perd, parce qu’un processus prend trop de temps ou parce qu’une dépense pourrait être mieux maîtrisée.
Pour EndLess, cette transformation du BTP passe donc par un mélange de technologie, d’organisation et de discipline opérationnelle.
Cela peut sembler moins spectaculaire que la création d’un nouveau marché.
Pourtant, à l’échelle de milliers de PME, l’effet économique peut être considérable.
Et c’était précisément le point de départ de la tribune de Thibaut D’Hau Décuypère : les champions de demain ne seront peut-être pas seulement ceux qui inventeront de nouveaux métiers.
Ils pourraient aussi être ceux qui sauront mieux faire fonctionner les entreprises qui existent déjà.
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