L’Europe commence à organiser sa défense spatiale comme elle organise déjà sa défense aérienne ou cyber.
Réunis à Paris en marge du Sommet spatial international, les responsables de la défense d’une trentaine de pays ont participé à la première édition du Forum européen du spatial de défense.
Autour de la table figuraient les États membres de l’Union européenne, mais aussi l’Ukraine, le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse.
Le ministère français des Armées veut désormais créer un format régulier permettant aux commandants de l’espace et aux responsables politiques de comparer les menaces, leurs capacités et leurs doctrines.
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Défense spatiale européenne : la priorité devient l’interopérabilité
Le premier objectif du forum tient en un mot : interopérabilité.
Chaque pays européen développe aujourd’hui ses propres moyens de communications satellitaires, d’observation, de surveillance de l’espace ou de renseignement.
Mais, face à des acteurs comme les États-Unis, la Chine ou la Russie, aucune puissance européenne ne dispose seule de la profondeur industrielle et opérationnelle nécessaire pour couvrir l’ensemble des besoins.
La France veut donc pouvoir relier les capacités nationales afin de créer une architecture plus large.
Il ne s’agit pas nécessairement de fusionner tous les programmes. L’idée est plutôt de faire communiquer les systèmes entre eux, d’échanger certaines données et de coordonner les opérations.
L’espace est devenu une infrastructure militaire critique
Les armées modernes dépendent profondément des satellites.
Ils assurent les communications longue distance, la navigation, l’observation, le renseignement, la synchronisation des réseaux et une partie de la conduite des opérations.
La stratégie spatiale française rappelle aussi l’accélération spectaculaire du nombre d’objets actifs en orbite. Entre 2019 et 2025, le nombre de satellites actifs est passé d’environ 2 200 à près de 13 000.
Cette densification crée un double défi : les orbites deviennent plus encombrées et il devient plus difficile de distinguer une manœuvre commerciale normale d’une approche potentiellement hostile.
Business Times avait déjà analysé la montée en puissance des technologies de défense européennes avec Harmattan AI. Le même phénomène gagne désormais l’espace.
À lire sur Business Times : Harmattan et la montée de la défense technologique européenne
La France met désormais 10,1 milliards d’euros sur le spatial militaire
L’ambition française a changé d’échelle.
L’actualisation de la loi de programmation militaire porte l’effort consacré à l’espace à environ 10,1 milliards d’euros sur la période 2024-2030, soit 3,9 milliards supplémentaires par rapport à la trajectoire initiale.
Ces moyens doivent financer davantage de communications satellitaires, de renseignement spatial, de surveillance orbitale et de capacités de protection.
Le Commandement de l’Espace, installé à Toulouse, doit atteindre environ 500 postes à l’horizon 2030.
La France développe également le programme ARES – pour Action et résilience spatiale – qui doit réunir surveillance, commandement et capacités d’action dans l’espace.
Un premier jalon concret est le contrat PALADIN attribué à la start-up française Infinite Orbits. D’un montant maximal de 50 millions d’euros, il doit fournir au Commandement de l’Espace un satellite dédié à l’inspection et à la surveillance de l’orbite géostationnaire à partir de 2027.
L’Allemagne investit encore davantage, mais avec une méthode différente
L’Allemagne partage le diagnostic stratégique français.
Berlin estime également que les satellites sont devenus indispensables à la sécurité, à l’économie et au fonctionnement quotidien du pays.
Le gouvernement allemand prévoit désormais d’investir 35 milliards d’euros dans son architecture de sécurité spatiale au cours des prochaines années.
Ce montant n’est cependant pas directement comparable aux 10,1 milliards français. Le périmètre allemand englobe plus largement défense, innovation et compétences technologiques, alors que le chiffre français provient de la programmation militaire.
Les différences apparaissent surtout dans la méthode.
La France défend traditionnellement une préférence plus forte pour les solutions européennes, notamment Ariane 6, IRIS² et les industriels européens.
L’Allemagne pousse davantage la concurrence entre fournisseurs, soutient ses propres acteurs du NewSpace et reste plus ouverte, lorsque le besoin l’exige, à des prestataires américains comme SpaceX.
Paris et Berlin se sont pourtant engagés à rendre leurs systèmes compatibles
Malgré les tensions, les deux pays ont déjà posé un cadre commun.
Lors du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet, Paris et Berlin se sont engagés à travailler sur l’interopérabilité entre IRIS² et la future constellation nationale allemande.
Ils ont également promis de renforcer leur coopération dans la reconnaissance spatiale et d’utiliser davantage Ariane 6 ainsi que les autres lanceurs européens pour leurs satellites militaires.
Lire les engagements franco-allemands officiels dans le domaine spatial
Le problème n’est donc pas l’absence totale d’accord. Il réside dans le risque de duplication.
Si chaque État construit ses propres constellations, ses propres réseaux et ses propres standards sans coordination suffisante, l’Europe peut dépenser beaucoup tout en restant fragmentée.
IRIS² devient l’un des tests de la souveraineté européenne
La constellation européenne IRIS² doit jouer un rôle central dans cette architecture.
Le programme vise à fournir à l’Union européenne des communications sécurisées et résilientes, tout en proposant des services commerciaux.
Son importance dépasse largement la défense.
La guerre en Ukraine a montré à quel point les constellations en orbite basse pouvaient devenir stratégiques. Starlink a joué un rôle essentiel dans le maintien des communications ukrainiennes.
Cette dépendance envers un fournisseur privé américain a aussi démontré le risque que représente l’absence d’alternative européenne.
À lire sur Business Times : Starlink et Amazon Leo bouleversent le marché satellitaire
Le débat rejoint celui de la préférence européenne
L’espace concentre aujourd’hui une question que l’on retrouve dans de nombreux secteurs industriels.
Faut-il acheter le produit le moins cher et le plus performant disponible immédiatement, même lorsqu’il est américain ?
Ou accepter parfois un surcoût afin de créer en Europe les capacités qui permettront demain de ne plus dépendre de fournisseurs étrangers ?
Le Conseil national de l’industrie défend justement l’idée d’une préférence européenne dans plusieurs technologies stratégiques.
À lire sur Business Times : le CNI veut faire de la préférence européenne un pilier industriel
La protection active des satellites devient aussi un marché commercial
La transformation ne concerne plus uniquement les États.
Des entreprises privées commencent désormais à acheter leurs propres capacités de protection orbitale.
La société américaine Lonestar Data Holdings, qui veut installer des centres de données en orbite, a confié à la start-up polonaise ARES Shield la protection de ses futurs satellites.
Le contrat peut atteindre 6 millions de dollars et doit initialement équiper trois engins.
ARES Shield développe un système combinant capteurs, analyse par intelligence artificielle et émission de micro-ondes de forte puissance. L’objectif est de détecter un satellite qui s’approcherait de manière menaçante puis de perturber son électronique sans le détruire physiquement et sans générer de débris.
Les premières livraisons sont annoncées pour 2028 ou 2029.
Voir l’annonce de Lonestar sur la protection de ses futurs centres de données orbitaux
Une précision s’impose : la société polonaise ARES Shield n’a aucun lien avec le programme militaire français ARES. La proximité des noms peut facilement créer une confusion.
La frontière entre infrastructure civile et cible militaire devient de plus en plus floue
Le cas Lonestar illustre une évolution fondamentale.
Une constellation privée peut transporter des données commerciales tout en devenant une infrastructure stratégique.
Le même satellite peut servir une entreprise, une administration et, dans certains cas, des forces armées.
Cette dualité rend la sécurité spatiale directement économique.
Un brouillage massif ou la destruction de certains satellites pourrait perturber la navigation, les communications, la logistique, les télécommunications ou la synchronisation de réseaux financiers.
Sur Voiries et Réseaux, la solution Activ’GEO de Plasson illustre très concrètement cette dépendance : la cartographie précise des réseaux enterrés s’appuie sur une antenne GNSS afin d’obtenir une géolocalisation centimétrique.
Le forum européen n’est encore qu’un point de départ
La réunion parisienne constitue une étape politique importante.
Elle ne crée toutefois ni commandement spatial européen unique, ni constellation militaire commune, ni doctrine opérationnelle partagée.
Les États restent responsables de leurs capacités nationales.
Le véritable test commencera maintenant.
Les Européens devront décider quelles informations ils sont prêts à partager, quels systèmes ils veulent rendre compatibles et quelles capacités peuvent être achetées ou exploitées en commun.
Ils devront également choisir comment répartir les commandes entre industriels nationaux et européens.
L’Europe partage désormais largement le diagnostic : l’espace est devenu un domaine de confrontation. La question n’est plus de savoir s’il faut protéger les satellites, mais comment. Et derrière le débat militaire se joue une bataille industrielle considérable. Si la France, l’Allemagne et leurs partenaires réussissent à rendre leurs systèmes réellement interopérables, les dizaines de milliards engagés peuvent faire émerger une véritable puissance spatiale européenne. S’ils construisent chacun leur propre architecture, l’Europe risque surtout de multiplier les satellites sans réduire ses dépendances.
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