Wikipédia et l’IA, meilleurs ennemis

Par |

L’encyclopédie gratuite fête ses 25 ans en 2026 : elle est aujourd'hui l'un des sites web les plus affectés par le développement de l’IA. Baisse de la fréquentation, création de nouveaux articles, financement : les impacts des LLMs sur son fonctionnement sont aussi nombreux que contrastés.

« Liberté. Équité. Fiabilité. »

Du 21 au 25 juillet 2026, Wikimania, la grand-messe annuelle du mouvement Wikimédia, se tient à Paris. Pendant 5 jours, 2500 bénévoles se réunissent autour du gratin de la communauté, dont les étatsuniens Bernadette Meehan (Directrice générale de la Wikimedia Foundation) et Jimmy Wales (fondateur de Wikipédia). Cette 21e édition, organisée à l’occasion des 25 ans de l’encyclopédie en ligne, est placée sous le signe de l’adaptation face aux dangers de l’IA générative, et ce, dès son thème : « Liberté. Équité. Fiabilité. ».

La fiabilité en question se manifeste désormais, aux États-Unis, par la suppression instantanée de tout article généré par un chatbot. La sentence, d’ordinaire réservée aux violations flagrantes du droit d’auteur, est à l’échelle de l’urgence de la situation. Pourtant, toutes les communautés ne réagissent pas de la même manière. En France, Miguel Tremblay, alias Dirac, vétéran de l’édition Wikipédia aux 17 000 contributions, a mis en ligne plusieurs dizaines de nouveaux articles ces derniers mois. Une quantité « qu’il n’aurait jamais pu produire sans l’IA générative », de son propre aveu. 

Siphonnée et dépouillée

« Chaque version linguistique de Wikipédia établit ses propres politiques et règles, y compris celles relatives à l’IA », rappelait Bernadette Meehan à la presse japonaise en mai dernier. Mais si les réactions varient, le constat est le même partout : depuis que le grand public a accès aux Large Langage Models (LLMs), la plateforme est l’une des sources les plus plébiscitées dans leurs réponses. Ce phénomène, couplée à l’explosion en popularité de ChatGPT, Claude, Grok et consorts, représente un danger à tous les niveaux pour l’encyclopédie.

Le risque est triple : d’abord, le changement de mode de consommation des informations a vu le trafic du site baisser de 8% entre 2024 et 2025, un mal dont souffre aussi la presse web. Ensuite, si les IA génératives siphonnent à tour de bras, elle ne citent pas et donc ne renvoient pas vers le site, alors même que ses serveurs, eux, morflent  « 65 % du trafic le plus cher provient de robots », insiste Bernadette Meehan. Enfin la facture ainsi augmentée n’est pas compensée par les dons, source de 80 % des revenus de la Fondation, puisque les utilisateurs, n’allant pas sur le site, ne voient pas non plus le fameux « bandeau » du site qui emmène vers la page de dons.

S’approprier l’IA ?

Wikipédia n’est pas figé dans le temps : la plateforme s’adapte et se renouvelle, en témoigne la popularité de son application mobile (50M de téléchargement sur le store Google), et de ses comptes sur les réseaux sociaux (750 000 abonnés Instagram). Un premier volet de l’appropriation de l’IA a été la signature d’accords avec plusieurs géants américains de la tech, comme Microsoft ou Amazon. L’encyclopédie autorise alors l’absorption encadrée de ses données par le biais d’une API, une interface logicielle. 

Ces contrats sont loin de compenser les pertes engendrés par les IA génératives, mais ils permettent de voir venir en attendant de continuer la transformation du site. Celle-ci passerait notamment par la création d’outils, par avec IA intégré, à destination des néo-collaborateurs, facilement intimidés par l’interface du site. Ils seraient précieux pour pallier la chute du nombre d’éditeurs dans la version francophone, de 60 à 40 000 en 10 ans, selon la plateforme elle-même. 

Ces changements auraient pour but, ultimement, d’aboutir à « BeyondWiki », un changement de paradigme complet pour Wikipédia, résumé en ces mots par Bernadette Meehan : « L’idée centrale de « Beyond Wiki » est qu’il ne faut pas se demander « comment attirer les lecteurs vers nous », mais « comment faire parvenir le contenu de Wikipédia aux lecteurs ».