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Interview d’Omnicité : la co-direction des entreprises, le meilleur moyen d’éviter le pire

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Selon l’Insee, 69 % des entreprises sont encore actives cinq ans après leur création. Un chiffre qui témoigne, parmi d’autres, de la difficulté pour les entrepreneurs de pérenniser leur activité. Crise financière, retard technologique, contraintes administratives : lancer son entreprise ne garantit pas sa pérennité et peut parfois donner l’impression que l’entrepreneuriat est réservé à une forme d’élite. Omnicité prend à revers cette vision du monde entrepreneurial. La coopérative d’activité et d’emploi accompagne les indépendants dans la structuration et le développement de leur activité, tout en leur offrant un cadre collectif et une direction partagée. Julien Besnard, co-directeur d’Omnicité, nous présente la mission de la coopérative.

Interview d’Omnicité : la co-direction des entreprises, le meilleur moyen d’éviter le pire

Comment décririez-vous Omnicité ?

Omnicité, c’est une coopérative d’entrepreneurs indépendants née en 2006. Le petit nom technique, c’est « coopérative d’activités et d’emploi – CAE», mais je trouve que « coopérative d’entrepreneurs » en dit un peu plus sur sa visée. La mission d’Omnicité, c’est d’accompagner des indépendants dans la pérennisation de leur activité et dans leur épanouissement professionnel. Et pour cela, nous avons plusieurs missions:

La première, c’est l’accompagnement des entrepreneurs avec tous les outils dont nous disposons. Nous accompagnons notamment des personnes qui ont longtemps été salariées à passer d’une posture de salarié à une posture d’entrepreneur. Cela passe par du suivi individuel et de la formation sur ce que signifie « être entrepreneur » et sur la posture entrepreneuriale.

La seconde, c’est d’animer des communautés de métiers. Notre priorité reste la réussite individuelle des entrepreneurs, mais le collectif peut y contribuer. L’idée n’est pas que les entrepreneurs se noient dans le collectif, mais qu’ils ne s’isolent pas. Parce qu’on sait qu’au bout de trois ou quatre années d’activité, quelqu’un qui reste vraiment tout seul risque de rencontrer des difficultés.

La troisième, c’est d’apporter des outils de sécurisation aux entrepreneurs. Nous leur permettons notamment d’accéder au statut d’entrepreneur-salarié et de transformer leur chiffre d’affaires en salaire. Avoir une fiche de paie aujourd’hui en France n’est pas négligeable : cela facilite un certain nombre de démarches. De notre côté, nous gérons les comptes des entrepreneurs que nous hébergeons ainsi que leurs démarches administratives. Cela leur permet de gagner du temps commercial et du temps de production : tout le temps qu’ils ne consacrent pas aux démarches administratives peut être consacré à leur métier.

Est-ce que vous considérez que vous aidez au lancement des entrepreneurs ?

Il y a eu une bascule il y a une dizaine d’années. On est passé d’Omnicité comme lieu de test d’activité à un lieu où l’on peut rester durablement. Ce qui me fait dire ça, c’est qu’un de nos plus anciens entrepreneurs nous a fait cette remarque : « Ça fait dix ans que je suis à Omnicité alors qu’on m’avait vendu Omnicité comme un endroit de passage. » Très concrètement, je pense qu’il va y rester jusqu’à la retraite (rires). En tout cas, il est bien parti pour.

Aujourd’hui, nous nous adressons à des personnes qui veulent durer, pérenniser leur activité et vraiment vivre durablement d’une activité indépendante. Il y a beaucoup de discours qui promeuvent la création d’entreprise pour les indépendants, mais très peu prennent la parole sur les enjeux permettant de rendre une activité durable. Ce qui nous différencie, c’est que nous ne nous positionnons pas seulement sur l’étape de création, mais aussi sur le développement de l’activité.

Quel type d’entreprise accompagnez-vous ?

Déjà, on n’accompagne pas des entreprises, on accompagne des entrepreneurs. Nous nous définissons comme une coopérative multisectorielle, avec un panel d’activités très large. Nous sommes principalement sur de la prestation de services aux organisations, et un peu aux particuliers. Nous n’accueillons pas les activités de type start-up avec la volonté de constituer un fonds de commerce : nous nous adressons à un public d’indépendants. Lorsqu’il s’agit de gros projets, comme la création d’un magasin avec un besoin de lever des fonds, nous ne sommes pas la bonne structure.

Le secteur historique d’Omnicité, c’est l’informatique et le numérique. Il reste aujourd’hui un secteur important, représentant entre 15 et 20 % des effectifs. Parmi les autres secteurs importants, on retrouve la communication, la formation professionnelle, le bilan de compétences ou encore le conseil aux organisations. Nous avons également des activités destinées aux particuliers, comme la décoration d’intérieur ou l’hypnothérapie, ainsi que de l’artisanat et quelques métiers de boucherie-traiteur. Le panel est donc très large.

Vous est-il déjà arrivé de refuser une entreprise qui ne correspondait pas à vos critères sectoriels ?

Oui, cela arrive. Souvent, c’est pour des questions d’assurance, puisque nous gérons la responsabilité civile professionnelle des entrepreneurs. Ou pour des questions légales, les professions réglementées, comme notaire ou avocat, ne peuvent ainsi pas intégrer la coopérative. Parfois, ce n’est pas que nous refusons mais le statut n’est pas toujours économiquement pertinent. J’ai échangé récemment avec une thérapeute en micro-entreprise qui souhaitait changer de statut pour rejoindre la coopérative, trouver un collectif et bénéficier d’un contrat de travail. Changer de statut peut avoir des conséquences importantes sur son revenu. Elle passerait d’un statut de micro-entrepreneur avec 23-24 % de cotisations sociales à un statut de salarié avec 35 à 40 %, qui plus est en étant assujettie à la TVA.

Quand on travaille avec des particuliers, cela a un impact fort. En termes de revenu net, la différence n’est donc pas anodine. En revanche, en matière de protection et de couverture sociale, il n’y a pas photo : le statut de salarié offre une bien meilleure protection. Notre objectif n’est pas de mettre les gens dans la précarité. Nous acceptons malgré tout environ 80 % des personnes qui frappent à notre porte. Nous regardons notamment la maturité du projet : la personne a-t-elle réfléchi à ses tarifs ? A-t-elle commencé à prospecter ? A-t-elle déjà identifié ses clients ? Lorsque nous disons non, c’est souvent parce que le projet est encore trop loin du démarrage. Nous réorientons alors la personne vers des réseaux d’accompagnement à la création d’entreprise plus adaptés.

Quel rapport les entrepreneurs entretiennent-ils avec la spécificité de la co-direction ?

C’est très rassurant, pour des personnes qui sont dans une entreprise, de savoir qu’il existe une équipe de direction collégiale. Omnicité est dirigée par trois personnes : Estelle Morin, Célia Hanssen et moi-même. Nous avons des personnalités et des compétences complémentaires. En fonction des sujets, l’un ou l’autre va davantage être sollicité. Le dialogue continu permet aussi de réduire l’isolement de ce type de fonction et de prendre de meilleures décisions car elles prennent en compte différents points de vue. Enfin, si l’un des trois n’est pas disponible pour des raisons diverses, l’entreprise continue de tourner. Nous sommes élus par les entrepreneurs de la coopérative. C’est une force car cela oblige d’être toujours à l’écoute de leurs besoins et de leurs demandes. Au fond, cela crée de la performance, et ce d’autant plus que nous conservons chacun des missions très opérationnelles avec les équipes. Nous restons sur le terrain.

Pour autant, il y a toujours un sentiment ambivalent d’un entrepreneur-salarié vis-à-vis de la direction d’une CAE. Les entrepreneurs sont certes salariés de la coopérative, mais ils ne sont pas subordonnés. Nous ne sommes pas là pour leur dire comment faire leur travail. Ils savent très bien que nous n’allons pas micro-manager leur activité chez leurs clients. De toute façon, nous ne saurions pas le faire. Il n’y a donc pas de lien de hiérarchie ni de subordination. En revanche, nous sommes là pour tenir le cadre collectif, afin que chacun trouve sa place et puisse s’épanouir à Omnicité. Et c’est là que se joue l’ambivalence, l’autonomie des entrepreneurs mais la nécessité de faire tenir le cadre collectif.

Y a-t-il une forme d’entraide qui se crée entre les entrepreneurs ?

Quand on rentre à Omnicité, on n’est pas obligé de s’engager dans le collectif. Certains vont traverser leurs années dans la coopérative en solo. On les verra assez peu. Mais ils peuvent être très contents d’être là et de savoir qu’ils font partie d’un collectif dynamique. Simplement, le collectif n’est pas forcément pour eux. Et ce n’est pas grave. Nous sommes là pour créer les conditions de la rencontre et un cadre dans lequel chacun se sent à l’aise.

Par contre, nous avons aussi de nombreux exemples de personnes qui répondent ensemble à des appels d’offres, qui participent à des salons professionnels ou construisent des projets à plusieurs. Je trouve qu’Omnicité est un réseau de pairs d’une richesse extraordinaire. Notre rôle est de créer des espaces dans lesquels ces relations peuvent se créer.

Comment s’organise le départ des entrepreneurs ?

Nous avons énormément de départs, mais aussi énormément d’arrivées. L’année dernière, nous avons compté environ 140 intégrations et 110 départs. Sur 400 entrepreneurs, cela pèse. Il y a plusieurs types de départs. La moitié correspond à des retours à l’emploi : il arrive souvent que des entrepreneurs soient embauchés par leurs clients. Autour de 20% des personnes retournent à la recherche d’emploi après que les six mois de test à Omnicité ne se sont pas révélés concluants, ainsi que ceux qui se lassent de leur activité d’entrepreneur et veulent faire autre chose. 22% changent de statut d’entreprise parce que leur modèle économique requiert un nouveau cadre (par exemple avoir la possibilité de salarier). Et pour le reste, nous avons des gens qui reprennent des études ou qui partent à la retraite, des événements qui arrivent dans une vie professionnelle.

Le départ d’un entrepreneur est une étape tout aussi travaillé à Omnicité que son arrivée dans l’entreprise. Quand un entrepreneur poursuit son activité sous un autre statut ou continue sa carrière en reprenant un emploi. La personne démissionne de la coopérative. Cela correspond à la majorité des situations rencontrées à Omnicité. Dans la situation où la personne subit une perte réelle et involontaire d’activité, que ses démarches pour trouver de nouvelles sources de revenus ne portent pas leurs fruits, alors d’autres modalités de départ comme la rupture conventionnelle ou encore le licenciement peuvent être envisagées. C’est l’un des attraits de ce statut : entreprendre tout en ayant un filet de sécurité en cas d’arrêt net de l’activité. Il est parfois douloureux d’arrêter son activité. Le contrat d’entrepreneur-salarié permet une protection sociale qui permet à l’entrepreneur de se tranquilliser.

Omnicité fête ses 20 ans ! Concrètement, à quelles évolutions pouvons-nous nous attendre pour l’avenir ?

Nous avons plusieurs projets. Le premier, c’est le développement national. Nous ne sommes plus seulement un acteur régional : nous sommes un acteur national. L’enjeu est maintenant de rendre cette dimension tangible. L’idée n’est pas d’aller créer des bureaux Omnicité partout, mais d’inventer d’autres formes de présence. Demain, quelqu’un qui est à Omnicité et qui habite en Corse doit pouvoir avoir une une qualité d’expérience similaire à celle de quelqu’un qui habite en région parisienne. Deuxième enjeu : le changement d’échelle. Aujourd’hui, Omnicité, c’est 400 entrepreneurs. Nous sommes très contents de ce chiffre et nous sommes l’une des plus grosses coopératives d’entrepreneurs en France.

Mais Omnicité n’est pas encore suffisamment perçue comme une solution, parmi d’autres, pour entreprendre. Dans les années à venir, cela doit changer. L’objectif est de continuer à enrichir la palette d’outils que nous proposons aux entrepreneurs, sans que leur contribution financière ne fluctue. La coopérative rend aujourd’hui bien plus de services qu’elle n’en rendait il y a 20 ans.