La proposition est volontairement provocatrice.
Dans une tribune publiée début septembre, Nikolas Stihl appelle l’Allemagne à augmenter son volume de travail afin de préserver sa compétitivité industrielle et son système social.
Le dirigeant du groupe familial Stihl, qui a réalisé 5,48 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et emploie plus de 20 000 personnes dans le monde, vise notamment la prochaine négociation collective de la métallurgie et de l’électrotechnique.
Son idée : passer d’une durée hebdomadaire de référence de 35 à 40 heures, sans hausse de salaire.
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Lire la tribune de Nikolas Stihl publiée par Euronews
40 heures en Allemagne : une hausse de 14,3 % du temps travaillé
Le calcul est simple.
Passer de 35 à 40 heures représente cinq heures supplémentaires par semaine, soit une augmentation du temps de travail de 14,3 %.
Si le salaire hebdomadaire ne bouge pas, la rémunération par heure baisse mécaniquement de 12,5 %.
C’est précisément ce qui rend la proposition politiquement et socialement explosive.
Nikolas Stihl assume pourtant le raisonnement. Selon lui, l’industrie allemande ne bénéficie plus de l’avantage de productivité qui permettait autrefois de supporter un coût du travail élevé.
Il estime qu’une hausse du volume de travail permettrait de produire davantage sans augmenter proportionnellement la masse salariale.
Son objectif affiché est de conserver les usines et les emplois en Allemagne face à la concurrence américaine et asiatique.
Attention : les Allemands ne travaillent pas tous 35 heures
Le débat mérite toutefois une précision essentielle.
L’Allemagne n’a pas une semaine légale nationale de 35 heures comparable au cadre français.
Les 35 heures concernent notamment des conventions collectives de la métallurgie et de l’électrotechnique. Dans d’autres secteurs ou entreprises, les durées contractuelles peuvent être différentes.
Les statistiques officielles donnent même une image assez éloignée de certains titres de presse.
Selon Destatis, les salariés allemands employés à temps plein ont travaillé en moyenne 39,9 heures par semaine en 2025. Ils en travaillaient 40,5 en 2015.
Les salariés à temps partiel ont travaillé en moyenne 21,3 heures.
Consulter les statistiques officielles de Destatis sur le temps de travail
Autrement dit, le débat porté par Nikolas Stihl ne consiste pas à faire passer l’ensemble des salariés allemands de 35 à 40 heures.
Il vise surtout certains secteurs industriels où les conventions collectives ont fixé des durées inférieures.
Le vrai sujet allemand est aussi celui du temps partiel
Les mêmes statistiques mettent en évidence un autre phénomène.
En 2025, 31,9 % des salariés allemands travaillaient à temps partiel, un record.
La proportion atteint 50,6 % chez les femmes, contre 14,3 % chez les hommes.
Cette donnée explique pourquoi Eurostat mesure une durée hebdomadaire effective moyenne de seulement 33,9 heures en Allemagne lorsque temps plein et temps partiel sont réunis.
Le pays se retrouve ainsi parmi ceux où la durée moyenne effective est la plus faible de l’Union européenne, alors même que ses salariés à temps plein travaillent déjà quasiment 40 heures.
Le problème est donc moins simple qu’un débat entre « 35 heures » et « 40 heures ».
Il touche aussi au taux de temps partiel, à la garde des enfants, à l’emploi des seniors, à l’immigration qualifiée et au vieillissement de la population active.
Nikolas Stihl le reconnaît d’ailleurs lui-même. Sa tribune appelle aussi à mieux mobiliser les personnes à temps partiel, à prolonger certaines carrières et à renforcer l’immigration de compétences.
Une industrie allemande réellement sous pression
Si la solution proposée divise, le diagnostic sur l’industrie allemande est plus difficile à écarter.
L’économie allemande n’a progressé que de 0,2 % en 2025, après deux années de récession.
La valeur ajoutée manufacturière a encore reculé de 1,3 % l’année dernière. C’était sa troisième année consécutive de baisse.
En juillet 2026, la production industrielle hors énergie et construction a diminué de 3,3 % sur un an. Le seul secteur automobile a chuté de 9,2 % sur un mois, même si des arrêts temporaires de production ont amplifié le recul.
Consulter les derniers chiffres de la production industrielle allemande
Nikolas Stihl affirme que l’Allemagne a perdu environ 15 % de sa production industrielle en huit ans. Ce chiffre correspond à son propre diagnostic. Les séries officielles confirment en tout cas une érosion durable de l’industrie, même si les périmètres statistiques peuvent varier.
Business Times a récemment documenté cette crise dans l’automobile allemande.
Le coût du travail est élevé, mais travailler plus ne règle pas tout
Le deuxième argument de Nikolas Stihl porte sur le coût du travail.
Destatis estime qu’une heure travaillée coûtait en moyenne 45 euros aux employeurs allemands en 2025, contre 34,90 euros dans l’Union européenne.
L’écart atteint donc environ 29 %.
Dans le même temps, la productivité horaire de l’industrie allemande n’a progressé que de 0,7 % en 2025, tandis que les coûts unitaires du travail augmentaient de 3,3 %.
Le diagnostic de compétitivité existe donc bien.
Mais une durée de travail plus longue ne résout pas les autres difficultés régulièrement citées par les industriels : prix de l’énergie, fiscalité, bureaucratie, investissement, concurrence chinoise ou retard dans certaines technologies.
C’est d’ailleurs pour cette raison que Nikolas Stihl ne limite pas sa proposition aux horaires. Il réclame également une réforme du financement de la protection sociale, davantage d’investissement et un environnement plus favorable à l’innovation.
IG Metall redoute au contraire des suppressions de postes
Le syndicat IG Metall rejette logiquement l’idée de cinq heures supplémentaires sans compensation.
Son argument économique est intéressant.
Si une entreprise produit le même volume avec des salariés travaillant chacun davantage, elle peut aussi avoir besoin de moins de salariés.
L’allongement du temps de travail peut donc préserver la compétitivité d’un site, mais aussi réduire les besoins de recrutement ou accélérer certaines suppressions de postes si la demande n’augmente pas.
C’est particulièrement sensible dans une industrie automobile déjà engagée dans de vastes restructurations.
Le débat oppose donc deux lectures.
Pour les dirigeants favorables aux 40 heures, produire davantage à masse salariale comparable aiderait à conserver les implantations allemandes.
Pour les syndicats, augmenter le volume de travail individuel sans hausse de demande peut surtout réduire le nombre de personnes nécessaires.
Le débat allemand rappelle que la productivité ne se résume pas aux heures
Pour les dirigeants français, le dossier mérite d’être suivi.
Il rappelle d’abord une évidence : le nombre d’heures travaillées et la productivité horaire sont deux choses différentes.
Une entreprise peut augmenter sa production en faisant travailler davantage ses salariés.
Elle peut aussi obtenir le même résultat en automatisant certaines tâches, en améliorant son organisation ou en investissant dans de meilleurs équipements.
L’intelligence artificielle ajoute désormais un nouveau levier.
Une étude européenne analysée récemment par Business Times montre que 76 % des cadres utilisant déjà l’IA déclarent gagner en productivité.
À lire sur Business Times : 76 % des cadres utilisant l’IA déclarent gagner en productivité
Le défi consiste donc à combiner capital, technologie, compétences et organisation du travail.
Ajouter cinq heures sans agir sur le reste peut améliorer le coût unitaire à court terme. Cela ne garantit pas à lui seul une industrie plus compétitive à long terme.
Travailler plus ou travailler autrement ?
La proposition allemande arrive enfin à contre-courant d’une autre tendance.
De nombreuses entreprises européennes expérimentent davantage de flexibilité, du télétravail ou des semaines condensées.
Business Times a déjà montré que certaines organisations cherchent au contraire à mesurer davantage la performance par les résultats que par le temps de présence.
À lire sur Business Times : management hybride, l’équation des nouveaux leaders
Les deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles.
Un site industriel fonctionne avec des contraintes de production, de machines et d’équipes postées très différentes de celles d’un cabinet de conseil ou d’une entreprise numérique.
Dans le BTP, la question se pose encore autrement. Le secteur doit parfois augmenter sa capacité de production tout en faisant face à un manque de main-d’œuvre qualifiée.
Business BTP a récemment montré que certains métiers restent difficiles à recruter malgré des rémunérations attractives. Pour les entreprises concernées, le problème n’est donc pas toujours de faire travailler davantage les salariés présents, mais simplement de trouver suffisamment de compétences.
Un débat qui dépasse largement Stihl
Nikolas Stihl n’est d’ailleurs pas seul.
Martin Brudermüller, président du conseil de surveillance de Mercedes-Benz, avait déjà évoqué cet été un retour à la semaine de 40 heures.
À quelques semaines des négociations collectives dans la métallurgie, la question pourrait donc devenir l’un des grands débats sociaux de l’automne allemand.
Il serait toutefois réducteur d’y voir simplement des patrons demandant aux salariés de « travailler plus ».
L’Allemagne cherche surtout à résoudre une équation plus large : moins de personnes en âge de travailler, une industrie en perte de vitesse, des coûts élevés et des besoins d’investissement considérables.
La proposition de Nikolas Stihl a le mérite de poser brutalement le problème. Mais les chiffres montrent aussi ses limites : les salariés allemands à temps plein travaillent déjà presque 40 heures. Le vrai gisement se trouve peut-être autant dans le temps partiel, l’emploi des seniors, l’immigration qualifiée et la productivité que dans l’allongement de la semaine de travail. Pour les dirigeants, la question n’est donc pas seulement “combien d’heures ?”, mais “quelle valeur produite par heure, avec quelles compétences et quels investissements ?”.
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