« Passagers ou pilotes ? »
La formule choisie par Josef Aschbacher résume assez bien le dilemme européen.
Lors du Sommet international sur l’Espace organisé à Paris les 9 et 10 septembre, le directeur général de l’ESA a estimé qu’un investissement d’environ 1 milliard d’euros par an pendant dix ans permettrait à l’Europe de développer les capacités nécessaires pour gagner en autonomie dans l’exploration spatiale humaine.
Soit environ 10 milliards d’euros sur une décennie.
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Mais ce montant n’est ni un budget déjà voté, ni un programme définitivement adopté.
Il s’agit d’une estimation stratégique présentée aux responsables européens avant une nouvelle réunion ministérielle de l’ESA prévue en décembre 2026.
Consulter la présentation officielle de l’ESA sur le Sommet spatial international
10 milliards pour l’espace : de quelle indépendance parle réellement l’ESA ?
Le mot « indépendance » peut prêter à confusion.
L’Europe n’est pas aujourd’hui incapable d’aller dans l’espace.
Avec Ariane 6, elle dispose à nouveau d’un lanceur lourd capable de placer des satellites en orbite. La version Ariane 64 a même franchi plusieurs étapes importantes en 2026.
En février, elle a placé 32 satellites Amazon Leo en orbite. En juin, une version équipée de nouveaux boosters P160C en a lancé 36 supplémentaires. Arianespace a depuis obtenu six lancements Ariane 64 supplémentaires pour Amazon Leo, portant l’accord total à 24 missions jusqu’en 2031.
L’autonomie recherchée par Josef Aschbacher concerne surtout le transport humain et l’exploration.
Aujourd’hui, un astronaute européen ne peut pas décoller à bord d’un véhicule habité conçu, lancé et contrôlé de bout en bout par l’Europe.
Les Européens utilisent les infrastructures de partenaires, essentiellement américains.
Encore le 9 septembre, l’ESA annonçait une mission privée vers la Station spatiale internationale avec Thomas Pesquet comme commandant. Mais le transport doit être assuré par une capsule Dragon de SpaceX, lancée par un Falcon 9.
Ne rien faire coûterait malgré tout environ 5 milliards d’euros
C’est l’un des arguments les plus intéressants avancés par l’ESA.
L’alternative à un investissement européen n’est pas gratuite.
Josef Aschbacher estime que l’achat de vols pour des astronautes européens auprès de prestataires étrangers représenterait environ 5 milliards d’euros sur dix ans.
La différence entre les deux scénarios serait donc, sur le papier, d’environ 5 milliards d’euros sur la décennie.
Mais ils ne produisent pas le même résultat.
Dans le premier cas, une partie importante de la dépense publique européenne finance des industriels étrangers. L’Europe obtient une place à bord, mais ne possède pas le système de transport.
Dans le second, elle dépense davantage mais conserve les compétences, la propriété intellectuelle, les emplois et une plus grande partie de la chaîne de valeur sur son territoire.
C’est ce raisonnement industriel que l’ESA cherche désormais à faire entendre.
L’Europe ne part pas de zéro pour construire un véhicule habité
Développer une capsule européenne capable de transporter des astronautes ne signifierait pas repartir d’une feuille blanche.
L’industrie européenne travaille déjà sur plusieurs briques technologiques.
Depuis 2024, l’ESA soutient notamment The Exploration Company et Thales Alenia Space dans le développement de véhicules capables de transporter du fret vers et depuis les stations en orbite basse.
La première étape vise le cargo.
Mais l’ESA indique explicitement que ces véhicules pourraient ensuite constituer une base pour transporter des équipages.
La logique rappelle celle suivie aux États-Unis.
La NASA a soutenu pendant des années plusieurs industriels privés avant que SpaceX ne devienne capable d’acheminer régulièrement des astronautes vers l’ISS.
L’Europe cherche désormais à stimuler le même type d’écosystème.
Ariane 6 a réglé une partie du problème, pas celui des astronautes
Le retour d’Ariane 6 change néanmoins fortement le contexte.
Après une période pendant laquelle l’Europe avait perdu son accès autonome aux lancements lourds, le nouveau lanceur monte désormais en cadence.
Le succès commercial obtenu auprès d’Amazon est particulièrement intéressant.
En 2026, Arianespace a mis en orbite 100 satellites Amazon Leo en trois missions et moins de cinq mois.
Le contrat supplémentaire annoncé au Sommet de Paris porte désormais à 24 le nombre de lancements commandés par Amazon.
Business Times avait déjà analysé la compétition qui se dessine entre Starlink et Amazon Leo dans l’internet par satellite.
Cette commande américaine à Ariane 6 montre aussi que la souveraineté ne signifie pas l’autarcie.
Un lanceur européen peut servir les besoins institutionnels de l’Europe tout en vendant ses capacités à des clients internationaux.
C’est même l’une des conditions pour augmenter les volumes et mieux amortir les coûts industriels.
Le spatial devient une question de souveraineté économique
Les vols habités sont la partie la plus visible du débat. Ils ne représentent pourtant qu’une partie des enjeux.
Navigation, télécommunications, observation de la Terre, météo, agriculture, défense, finance ou logistique dépendent déjà quotidiennement d’infrastructures spatiales.
La Commission européenne estime que le marché spatial mondial pourrait atteindre environ 1 600 milliards d’euros à l’horizon 2035.
En 2024, l’investissement public spatial représentait environ 122 milliards d’euros dans le monde, contre 12,6 milliards en Europe.
L’Europe pesait environ 6 % du marché mondial amont, c’est-à-dire les lanceurs, satellites et infrastructures, et 19 % du marché aval des services spatiaux.
Consulter les chiffres de la Commission européenne sur l’économie spatiale
La bataille ne se limite donc pas à envoyer un Européen sur la Lune.
Elle concerne aussi la capacité du continent à conserver des entreprises, des brevets, des données et des infrastructures critiques.
Business Times suit régulièrement cette question de souveraineté technologique.
Eutelsat montre que la dépendance aux acteurs américains n’est pas une fatalité
Les télécommunications par satellite constituent un autre exemple.
Face à la domination de Starlink, l’Europe dispose avec Eutelsat OneWeb de l’une des rares constellations en orbite basse qui ne soit ni américaine ni chinoise.
Le groupe doit encore investir massivement pour renforcer ses capacités.
L’Union européenne développe parallèlement IRIS², sa future constellation de connectivité sécurisée.
Business Times avait analysé le renforcement financier d’Eutelsat et son ambition de prendre une place plus importante dans cette bataille.
À lire sur Business Times : Eutelsat veut changer d’échelle face aux géants des constellations
L’enjeu est le même que pour les vols habités.
Dépendre d’un fournisseur étranger peut fonctionner parfaitement en période normale.
Mais une infrastructure stratégique contrôlée depuis l’extérieur limite la liberté de décision en période de tension géopolitique ou commerciale.
Le spatial produit déjà des applications très concrètes pour les entreprises
Il serait également réducteur de considérer les milliards investis dans l’espace comme une dépense réservée à la science ou au prestige.
Une grande partie de la valeur se crée ensuite sur Terre.
La géolocalisation par satellite constitue l’exemple le plus visible.
Sur Voiries et Réseaux, Inframap utilise ainsi le GNSS associé à des stations terrestres pour géolocaliser automatiquement des réseaux avec une précision centimétrique sur les chantiers.
Ce type d’usage rappelle une réalité souvent oubliée : lorsqu’une entreprise européenne utilise Galileo ou des données d’observation de la Terre, elle exploite les retombées économiques d’investissements spatiaux réalisés plusieurs années auparavant.
10 milliards d’euros : beaucoup d’argent, mais à quelle échelle ?
Le chiffre de 10 milliards impressionne.
Rapporté à dix ans, il représente toutefois environ 1 milliard d’euros par an.
À titre de comparaison, les États membres de l’ESA ont approuvé fin 2025 un volume record de 22,3 milliards d’euros de souscriptions couvrant les grands programmes de l’Agence pour les années à venir.
Les 10 milliards demandés pour renforcer les capacités d’exploration humaine représenteraient donc un effort supplémentaire significatif, mais pas d’un ordre de grandeur sans précédent pour l’Europe spatiale.
La vraie difficulté sera probablement politique.
Les programmes spatiaux européens reposent sur des engagements de plusieurs États. Chacun doit arbitrer entre exploration, observation de la Terre, défense, télécommunications, climat, science et lanceurs.
Et tous ne partagent pas nécessairement le même intérêt pour le vol habité.
La question n’est pas seulement de savoir si l’Europe peut le faire
Techniquement, l’Europe possède une grande partie des compétences nécessaires.
Airbus assemble en Allemagne le module de service européen d’Orion utilisé par les missions lunaires Artemis.
Thales Alenia Space fabrique depuis des décennies des modules pressurisés.
ArianeGroup dispose d’un lanceur lourd.
The Exploration Company développe sa capsule Nyx.
Les centres de recherche et les agences nationales possèdent également une expertise historique.
Le problème est davantage celui de la coordination, du financement et du passage à l’échelle.
Josef Aschbacher le résume par une question simple : l’Europe veut-elle seulement fournir des composants essentiels aux programmes des autres ou veut-elle également contrôler certaines missions de bout en bout ?
Macron veut désormais des équipages européens dans les dix ans
Le débat a pris une dimension politique supplémentaire ce jeudi.
Emmanuel Macron a appelé l’Europe à devenir l’un des tout premiers acteurs mondiaux du spatial et à disposer de ses propres vols habités.
Le président français fixe un horizon d’environ dix ans pour voir des équipages européens voler avec des capacités européennes.
Cette ambition rejoint directement le scénario présenté par l’ESA.
Elle ne garantit toutefois pas son financement.
Les États membres devront encore déterminer les programmes précis, leur calendrier et la répartition de l’effort financier.
Pour les entreprises européennes, l’enjeu est surtout industriel
Le débat peut facilement se résumer à une image : faut-il dépenser 10 milliards pour envoyer des astronautes européens dans l’espace ?
Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Une capacité de transport spatial mobilise des motoristes, électroniciens, spécialistes des matériaux, logiciels critiques, systèmes de navigation, communications, cybersécurité et robotique.
Elle crée aussi un marché pour les startups capables de fournir certains composants ou services.
L’enjeu est donc de savoir si les budgets européens doivent acheter des prestations étrangères ou servir à construire une filière capable, demain, de vendre elle-même ses services.
Les 10 milliards évoqués par l’ESA ne garantiraient pas à eux seuls une « indépendance spatiale » totale de l’Europe. Le continent dispose déjà de lanceurs, de satellites et de technologies majeures. Ce qui se joue maintenant est plus précis : acquérir la capacité de transporter ses propres astronautes et conserver davantage de valeur industrielle en Europe. Entre 5 milliards versés à des prestataires étrangers et 10 milliards investis dans une capacité européenne, le débat ne porte donc pas seulement sur le coût. Il porte sur ce que l’Europe veut encore savoir faire elle-même dans dix ans.
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