La Tunisie avait longtemps incarné l’un des rares espaces médiatiques pluralistes issus des printemps arabes.
Quinze ans après la révolution de 2011, le climat s’est nettement assombri pour une partie de la presse.
Reporters sans frontières classe désormais la Tunisie 137e sur 180 pays dans son classement mondial 2026, contre 129e en 2025.
Le recul ne repose pas sur une seule affaire. Arrestations, condamnations, procédures judiciaires et difficultés d’accès à l’information se sont multipliées ces dernières années.
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Consulter la fiche 2026 de Reporters sans frontières sur la Tunisie
Mohamed Yousfi arrêté avant une émission consacrée à la crise de l’eau
Le dernier dossier en date concerne Mohamed Yousfi, rédacteur en chef du média d’investigation Al-Qatiba.
Le journaliste a été interpellé le 4 septembre devant les locaux de la radio privée Express FM.
Il devait participer à une émission consacrée à la politique de l’eau en Tunisie, alors que le pays traversait un été marqué par des coupures et des pénuries.
Selon la Fédération internationale des journalistes et le Syndicat national des journalistes tunisiens, Mohamed Yousfi a ensuite été conduit devant une brigade spécialisée dans les crimes financiers complexes.
Le 8 septembre, le juge d’instruction du pôle judiciaire économique et financier de Tunis a émis un mandat de dépôt à son encontre.
L’enquête porte notamment sur des soupçons d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent.
Il faut donc distinguer deux éléments. Le journaliste a bien été arrêté au moment où il allait intervenir sur un sujet d’intérêt public sensible. Mais la procédure judiciaire officiellement ouverte contre lui porte sur des infractions financières. Le lien entre les deux est dénoncé par ses soutiens, mais il n’est pas établi judiciairement à ce stade.
Lire le communiqué de la Fédération internationale des journalistes sur Mohamed Yousfi
Haythem El Mekki condamné à un an de prison et désormais en exil
L’affaire Mohamed Yousfi intervient quelques semaines après la condamnation du chroniqueur Haythem El Mekki.
Connu pour ses commentaires politiques et ses critiques du président Kaïs Saïed, le journaliste avait publié un message dénonçant des dysfonctionnements au CHU Habib Bourguiba de Sfax, notamment dans sa morgue.
Une procédure avait initialement été ouverte sur le fondement du décret-loi 54 contre les « fausses informations ».
Mais il faut apporter ici une précision importante : Haythem El Mekki n’a finalement pas été condamné sur la base de ce décret.
La cour d’appel de Sfax lui a infligé un an de prison ferme en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications, après qu’une première décision avait écarté les poursuites.
Haythem El Mekki a quitté la Tunisie et se trouve aujourd’hui en France. Dans l’émission de France 24 diffusée le 9 septembre, il estime que les voix critiques sont progressivement poussées vers la prison, le silence ou l’exil.
Le décret-loi 54 reste au cœur des inquiétudes
Même s’il n’a pas constitué le fondement final de la condamnation de Haythem El Mekki, le décret-loi 54 reste central dans le débat tunisien sur la liberté d’expression.
Adopté en septembre 2022, le texte avait été présenté comme un instrument de lutte contre les infractions liées aux systèmes d’information et de communication.
Son article 24 prévoit jusqu’à cinq ans de prison et 50 000 dinars d’amende pour la diffusion volontaire de fausses nouvelles ou informations dans certaines circonstances.
La peine peut être doublée lorsque la personne visée est un agent public ou assimilé.
Le problème soulevé par les organisations de défense de la presse concerne principalement la largeur des formulations retenues et leur utilisation possible contre des contenus journalistiques ou critiques.
Consulter le texte du décret-loi 54 et son article 24
La Tunisie tombe à la 137e place du classement mondial de RSF
Les affaires individuelles s’inscrivent dans une dégradation plus générale.
Dans son classement 2026, Reporters sans frontières attribue à la Tunisie un score de 40,43 points et la place au 137e rang mondial.
Un an plus tôt, le pays occupait la 129e place.
RSF relève notamment une détérioration de l’indicateur politique, du cadre légal et de l’environnement social dans lequel travaillent les journalistes.
L’organisation estime aussi que la crise économique fragilise les rédactions et leur indépendance.
Ce dernier point mérite d’être souligné.
La liberté éditoriale n’est pas seulement liée aux lois. Une rédaction financièrement fragile devient plus dépendante de ses propriétaires, de ses annonceurs, de ses partenaires ou du pouvoir qui contrôle certains moyens d’accès à l’information.
Business Times a récemment abordé une autre facette de cette question avec le rachat de Front Populaire par Lagardère Media News, où la structure de l’actionnariat pose elle aussi la question de l’indépendance éditoriale, dans un contexte évidemment très différent.
À lire sur Business Times : Front Populaire, Lagardère rachète 90 % de la revue
Kaïs Saïed rejette les accusations de restriction des libertés
Le pouvoir tunisien conteste cette lecture.
Le président Kaïs Saïed affirme régulièrement que les libertés restent garanties et rejette les accusations selon lesquelles il chercherait à instaurer une dictature.
Les autorités présentent les procédures engagées comme relevant de l’application de la loi, de la lutte contre la corruption, de la sécurité ou d’infractions de droit commun.
C’est notamment le cas dans le dossier Mohamed Yousfi, où les accusations annoncées sont financières.
Les organisations professionnelles et plusieurs ONG répondent que la répétition des procédures contre des journalistes critiques crée, indépendamment de leur qualification juridique, un climat d’intimidation et d’autocensure.
Le débat oppose donc deux lectures : celle d’un État affirmant poursuivre des infractions sans viser les opinions, et celle d’organisations qui voient dans l’accumulation des dossiers un usage croissant de la justice contre les voix critiques.
La crise de l’eau montre pourquoi l’accès à l’information compte
Le contexte de l’arrestation de Mohamed Yousfi illustre concrètement l’enjeu.
Le journaliste devait parler de la gestion de l’eau.
Or la Tunisie affronte depuis plusieurs années un stress hydrique important. L’été 2026 a été marqué par des coupures d’eau, des pénuries d’eau minérale et de fortes tensions sur les infrastructures.
Ce type de dossier concerne directement les entreprises.
Un hôtel doit savoir si ses approvisionnements en eau sont fiables. Un industriel doit anticiper les restrictions. Un investisseur doit comprendre l’état réel des infrastructures. Une entreprise agricole doit mesurer la disponibilité de la ressource.
Lorsque les journalistes ont davantage de difficultés à enquêter sur ces sujets, la question dépasse donc la vie politique.
Elle touche aussi la qualité de l’information économique disponible.
Une presse indépendante fait aussi partie de l’environnement des affaires
Pour un dirigeant international, évaluer un pays ne consiste pas uniquement à regarder son taux de croissance ou son niveau d’imposition.
Il faut pouvoir vérifier les décisions publiques, comprendre les tensions sociales, mesurer les risques réglementaires et confronter les discours officiels à des sources indépendantes.
Une presse pluraliste contribue à cette capacité de vérification.
Lorsque l’espace médiatique se réduit, les entreprises peuvent devenir davantage dépendantes de communications officielles, de réseaux informels ou de cabinets privés pour obtenir une vision complète du terrain.
Le risque n’est pas nécessairement que toute information publique devienne fausse.
Le risque est qu’elle devienne plus difficile à contredire, à compléter ou à recouper.
Business Times avait déjà soulevé, dans un autre contexte, cette question essentielle de la confiance dans l’information en analysant les débats autour de CNews et de la frontière entre information, éditorialisation et désinformation.
La pression sur les journalistes peut aussi transformer les rédactions
Une autre conséquence est moins visible.
Quand des journalistes risquent des poursuites, certaines rédactions peuvent progressivement renoncer aux sujets les plus sensibles.
C’est l’autocensure.
Elle ne prend pas forcément la forme d’une instruction officielle.
Elle peut simplement résulter d’un calcul : un reportage mérite-t-il le risque judiciaire, financier ou personnel qu’il fait courir au journaliste et à son employeur ?
Cette question est d’autant plus forte dans des entreprises de presse fragiles.
Business Times a récemment montré, à propos du Journal des Entreprises, qu’un média peut conserver sa marque alors même que l’organisation éditoriale et les équipes qui produisent l’information sont profondément transformées.
À lire sur Business Times : Le Journal des Entreprises repris sans ses journalistes permanents
Du journalisme à la création, la liberté d’expression dépasse le seul secteur des médias
La question concerne enfin un espace plus large que la presse.
Journalistes, auteurs, artistes et créateurs dépendent tous, à des degrés différents, de la possibilité de traiter librement de sujets sensibles.
Sur Art(s), le parcours de Marjane Satrapi montre comment une œuvre peut devenir un espace d’émancipation et de critique lorsque l’expression publique est contrainte.
À découvrir sur Art(s) : Marjane Satrapi, créer et s’exprimer face aux contraintes
Le dossier tunisien ne se résume pas à une seule arrestation
L’affaire Mohamed Yousfi est aujourd’hui la plus récente.
Mais elle arrive après les procédures visant Haythem El Mekki, Mourad Zeghidi, Borhen Bsaies, Zied El-Heni, Khaoula Boukrim et plusieurs autres professionnels des médias.
Chaque dossier possède sa propre base juridique, ses propres accusations et son propre calendrier.
Il serait donc incorrect de les présenter comme une seule procédure organisée ou d’affirmer que chaque accusation est nécessairement liée à l’activité journalistique.
Mais leur accumulation produit un effet mesurable : la Tunisie recule dans les indicateurs internationaux de liberté de la presse et plusieurs journalistes critiques sont aujourd’hui détenus, condamnés ou en exil.
Pour les entreprises, ce recul mérite d’être suivi autant que les indicateurs économiques. Une économie moderne a besoin de capitaux, d’infrastructures et de compétences. Elle a aussi besoin d’informations fiables, contradictoires et accessibles. Quand le coût de publier une information sensible devient trop élevé, ce n’est pas seulement la presse qui perd de l’espace : les décideurs perdent eux aussi une partie des outils qui leur permettent de comprendre le pays dans lequel ils investissent.
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