Une formule aura suffi.
Lors des universités d’été de La France insoumise, le 21 août, Manon Aubry a affirmé qu’il ne faudrait pas seulement taxer davantage les riches mais « interdire les milliardaires ».
Elle les a ensuite qualifiés de « formes de nuisibles » sur le plan économique.
La députée européenne a pleinement assumé ses propos après la polémique et développé son raisonnement dans une tribune publiée le 31 août par Le Nouvel Obs.
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Gérald Darmanin, Gabriel Attal ou encore Éric Trappier, président de Dassault Aviation, ont vivement contesté cette attaque contre les grandes fortunes, en mettant notamment en avant leurs investissements et les emplois liés aux entreprises qu’elles contrôlent.
Le vocabulaire est politique.
Mais derrière lui se cache une question beaucoup plus intéressante économiquement.
Les milliardaires créent-ils réellement davantage d’emplois et d’investissements qu’ils n’en captent ? Et les plus grandes fortunes sont-elles moins taxées que le reste de la population ?
Les données disponibles ne donnent pas une réponse aussi simple que les deux camps.
« Interdire les milliardaires » : que propose réellement Manon Aubry ?
La formule peut laisser penser que LFI envisage d’interdire juridiquement à une personne de posséder un milliard d’euros.
La proposition est plus indirecte.
Dans sa tribune, Manon Aubry explique vouloir faire disparaître progressivement les fortunes milliardaires par une « révolution fiscale », notamment en limitant fortement les transmissions.
Le programme de La France insoumise prévoit depuis plusieurs années un héritage maximal de 12 millions d’euros.
Au-delà, la transmission supplémentaire serait taxée. Le programme 2025 de LFI reprend explicitement cette proposition.
Consulter le programme économique de La France insoumise
LFI défend également un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, accompagné du retour d’un ISF élargi.
Il ne s’agit donc pas, à ce stade, d’une loi qui confisquerait automatiquement tout euro situé au-dessus du milliard.
Le projet politique vise plutôt à rendre impossible, par la fiscalité et les successions, le maintien de patrimoines aussi élevés.
Les grandes entreprises ont-elles vraiment détruit 173 000 emplois ?
C’est l’un des arguments les plus discutés depuis l’intervention de Manon Aubry.
Le 1er septembre, sur CNews et Europe 1, elle a affirmé que les grandes entreprises avaient détruit 173 000 emplois au cours des dernières années.
Le chiffre existe bien.
Il vient d’une étude de l’Insee consacrée aux créations d’emplois selon la taille des entreprises entre 2012 et 2022.
Sur cette période, l’Insee calcule que les établissements appartenant aux grandes entreprises affichent un solde net de -173 398 emplois lorsqu’on observe uniquement les créations et suppressions directes.
En parallèle :
les microentreprises ont créé environ 870 000 emplois,
les PME environ 655 000,
et les ETI environ 346 000.
Les trois catégories représentent donc près de 1,9 million de créations nettes directes.
Sur ce point précis, Manon Aubry utilise correctement la statistique de l’Insee.
Mais ce n’est pas toute l’histoire.
Consulter l’étude complète de l’Insee sur les créations d’emplois
Car les grandes entreprises comptent malgré tout 314 000 salariés supplémentaires
C’est ici que la statistique devient plus subtile.
Une entreprise peut changer de catégorie.
Une ETI qui grandit peut devenir une grande entreprise.
Un grand groupe peut également racheter une PME ou une ETI. Les salariés changent alors de catégorie statistique sans qu’un nouvel emploi ait nécessairement été créé.
L’Insee mesure justement ces mouvements.
Entre 2012 et 2022, les grandes entreprises ont récupéré notamment 483 239 emplois provenant d’ETI devenues de grandes entreprises ou intégrées à leur périmètre.
Une fois tous les changements de catégorie pris en compte, le nombre de salariés rattachés aux grandes entreprises a finalement augmenté de 314 257 personnes en dix ans.
Les deux phrases suivantes peuvent donc être vraies simultanément :
les grandes entreprises ont affiché un solde direct de -173 398 créations d’emplois ;
leurs effectifs globaux ont augmenté d’environ 314 000 salariés.
C’est précisément pourquoi le débat politique autour d’un chiffre isolé peut devenir trompeur.
Surtout, cette étude ne mesure pas « l’emploi créé par les milliardaires »
C’est une autre limite importante.
L’étude de l’Insee classe les entreprises selon leur taille.
Elle ne classe pas leurs actionnaires selon leur fortune.
Une grande entreprise peut appartenir à une famille milliardaire, à des milliers d’actionnaires individuels, à des fonds de pension, à l’État ou à plusieurs investisseurs institutionnels.
À l’inverse, une personne milliardaire peut détenir des participations dans de nombreuses PME ou ETI.
La statistique des 173 000 emplois ne permet donc pas de conclure directement que « les milliardaires détruisent des emplois ».
Elle permet en revanche de montrer quelque chose d’intéressant : sur la décennie étudiée, les créations directes d’emplois ont été principalement portées par les petites structures et les ETI.
C’est un constat économique plus solide.
PME et ETI : le cœur de la création d’emplois
Cette réalité rejoint directement les préoccupations régulièrement exprimées par les dirigeants auprès de Business Times.
La France repose sur un tissu extrêmement important de petites entreprises, PME et ETI.
Le débat organisé récemment par le Medef l’a encore montré : parmi près de 66 000 dirigeants interrogés, 83 % plaçaient la baisse de la fiscalité et des charges parmi leurs priorités, 81 % la réindustrialisation et 75 % la simplification administrative.
À lire sur Business Times :
Présidentielle 2027 : au Medef, les candidats dévoilent leurs choix économiques pour les entreprises
Cette dimension compte dans le débat sur les milliardaires.
Opposer systématiquement « riches » et « entrepreneurs » mélange des réalités très différentes.
Le dirigeant d’une PME familiale, le fondateur d’une ETI industrielle et le détenteur de plusieurs dizaines de milliards d’euros n’évoluent évidemment pas dans les mêmes univers patrimoniaux.
Les plus grandes fortunes paient-elles vraiment moins d’impôts ?
Deuxième argument régulièrement avancé par Manon Aubry : le système fiscal deviendrait moins progressif tout en haut de la pyramide.
Sur ce point, les travaux économiques apportent des éléments sérieux.
Une étude de l’Institut des politiques publiques, fondée sur des données administratives fiscales, a reconstitué les revenus économiques des ménages les plus riches.
Elle constatait qu’en 2016 le taux d’imposition directe augmentait jusqu’à environ 46 % pour les 0,1 % des foyers les plus riches, avant de redescendre progressivement.
Pour les 0,0002 % les plus riches, ce taux était estimé à environ 26 %.
L’étude conclut donc bien à une forme de régressivité au sommet de la distribution.
Mais elle apporte une nuance essentielle.
Cela ne signifie pas que les milliardaires « ne paient presque aucun impôt ».
Pour ces foyers, l’impôt sur les sociétés constitue une grande partie de l’imposition économique prise en compte, tandis que l’impôt sur le revenu personnel et l’ancien ISF représentent une proportion beaucoup plus faible de leurs revenus économiques.
Lire l’étude de l’Institut des politiques publiques sur l’imposition des milliardaires
Plus de 13 000 foyers soumis à l’IFI n’ont payé aucun impôt sur le revenu
Le débat a encore rebondi cette année.
Le Sénat a obtenu de nouvelles données de l’administration fiscale.
En 2024, 13 324 foyers fiscaux résidents soumis à l’impôt sur la fortune immobilière ont déclaré un impôt sur le revenu nul ou négatif.
Le chiffre est spectaculaire.
Mais là encore, il faut éviter un raccourci.
Ces foyers n’ont pas nécessairement payé « zéro impôt ».
Ils peuvent avoir acquitté l’IFI, de la TVA, des prélèvements sociaux, des taxes locales ou être indirectement associés à des sociétés qui paient l’impôt sur les bénéfices.
Le rapport du Sénat cherche justement à comprendre comment certains patrimoines très importants peuvent générer peu de revenu fiscal personnel déclaré.
Consulter le rapport du Sénat sur l’imposition des hauts patrimoines
L’Assemblée nationale a elle aussi constitué en février 2026 une commission d’enquête sur l’imposition des plus hauts patrimoines.
Le sujet n’est donc plus cantonné à LFI.
Le patrimoine français est effectivement très concentré
Sur la concentration des richesses, les chiffres de l’Insee sont également sans ambiguïté.
Début 2024, les 10 % de ménages possédant le plus de patrimoine détenaient 47,9 % de l’ensemble du patrimoine brut français.
Les 5 % les mieux dotés en possédaient 34,2 %.
Et le seul 1 % supérieur détenait 15,4 % du patrimoine total.
La concentration devient encore plus forte lorsqu’on observe le patrimoine professionnel.
Les 1 % de ménages les mieux dotés dans cette catégorie détiennent 68 % de l’ensemble du patrimoine professionnel.
Consulter les données de l’Insee sur la répartition du patrimoine en France
Ces statistiques donnent du poids à la question posée par Manon Aubry sur la concentration du capital.
Elles ne démontrent toutefois pas que supprimer les milliardaires améliorerait automatiquement l’économie.
Ce serait une conclusion beaucoup plus difficile à établir.
La suppression de l’ISF a-t-elle déclenché davantage d’investissement ?
Manon Aubry utilise également les travaux de France Stratégie pour contester l’idée selon laquelle réduire la fiscalité du capital déclencherait mécaniquement davantage d’investissement productif.
Les travaux du comité d’évaluation de la fiscalité du capital sont effectivement prudents sur ce point.
Ils montrent un effet très net du prélèvement forfaitaire unique sur le versement de dividendes.
En revanche, pour les entreprises matures, les chercheurs n’ont pas identifié d’effet significatif du PFU sur le réinvestissement. Les effets semblent davantage apparaître sur la création de nouvelles entreprises.
Consulter les travaux de France Stratégie sur la fiscalité du capital
Dire que les baisses de fiscalité ont massivement relancé l’investissement n’est donc pas étayé par ces évaluations.
Mais affirmer l’inverse — que la disparition des milliardaires stimulerait nécessairement l’investissement — ne l’est pas davantage.
Le vrai sujet pour les entreprises se trouve dans le capital
Pour Business Times, c’est probablement ici que le débat devient le plus concret.
Une fortune de plusieurs milliards n’existe généralement pas sous la forme de milliards d’euros déposés sur un compte bancaire.
Elle correspond en grande partie à la valeur de participations dans des entreprises.
Une fiscalité très importante sur ce patrimoine peut donc poser des questions pratiques.
Faut-il vendre des actions pour acquitter l’impôt ?
À qui ?
Que se passe-t-il pour le contrôle d’une entreprise familiale ?
Comment éviter qu’une obligation fiscale n’aboutisse à céder progressivement le capital à des fonds étrangers ?
À l’inverse, jusqu’où doit-on préserver le patrimoine professionnel lorsque sa transmission permet à une même famille de conserver pendant plusieurs générations une fortune de plusieurs milliards ?
Ces questions expliquent pourquoi le Pacte Dutreil revient constamment dans les débats fiscaux.
Business Times avait récemment analysé l’enjeu de la transmission des entreprises françaises. Près de 500 000 dirigeants pourraient céder leur activité dans les dix prochaines années, avec plusieurs millions d’emplois potentiellement concernés.
À lire sur Business Times :
La transmission d’entreprises est un enjeu majeur pour l’économie
Une réforme de la fiscalité des grandes fortunes devra donc distinguer très précisément le patrimoine disponible et le capital immobilisé dans une entreprise.
Le débat concerne également la propriété des médias
Manon Aubry justifie aussi son opposition aux fortunes milliardaires par leur influence dans les médias.
Là encore, le sujet existe réellement, même si la disparition des milliardaires ne signifierait évidemment pas automatiquement la disparition de toute concentration médiatique.
Business Times a récemment analysé le rachat de 90 % de Front Populaire par Lagardère Media News, nouvelle illustration de la concentration des marques de presse au sein de groupes disposant de moyens financiers importants.
À lire sur Business Times :
Front Populaire : Lagardère rachète 90 % de la revue de Michel Onfray
Le sujet concerne moins l’existence d’un milliardaire en tant que telle que la concentration du capital et du pouvoir de décision dans certains secteurs.
Le mot « nuisibles » finit presque par masquer le débat économique
C’est peut-être le paradoxe de cette polémique.
En utilisant une formule volontairement provocatrice, Manon Aubry a obtenu une très forte exposition médiatique.
Mais le mot concentre désormais davantage l’attention que ses arguments.
Les données montrent pourtant une situation plus intéressante que la caricature.
Oui, les plus petites entreprises et les ETI ont directement créé beaucoup plus d’emplois que les grandes entreprises entre 2012 et 2022.
Mais les effectifs globaux des grandes entreprises ont malgré tout augmenté.
Oui, les travaux de l’IPP montrent que la progressivité fiscale diminue tout en haut de la distribution.
Mais ils ne concluent pas que les milliardaires ne paient aucun impôt.
Oui, le patrimoine français est extrêmement concentré.
Mais aucune étude ne démontre qu’empêcher toute personne de devenir milliardaire augmenterait automatiquement la croissance ou l’emploi.
Le débat économique mérite donc mieux qu’un affrontement entre « milliardaires créateurs de richesses » et « milliardaires nuisibles ».
La présidentielle 2027 placera la fiscalité du patrimoine au premier plan
Cette polémique constitue surtout un avant-goût du débat qui attend les entreprises.
Fiscalité du capital.
Héritage.
Pacte Dutreil.
Impôt sur les sociétés.
ISF.
Taxation minimale des très hauts patrimoines.
Tous ces sujets devraient revenir pendant la campagne présidentielle.
Lors du premier grand débat organisé au Medef, les divergences étaient déjà particulièrement importantes entre Jean-Luc Mélenchon et les candidats plus favorables à une réduction de la fiscalité des entreprises.
La question ne sera donc probablement pas de savoir si la France doit choisir entre les milliardaires et les salariés.
Elle sera plus complexe :
comment taxer davantage les très grandes fortunes sans affaiblir l’investissement, la transmission des entreprises et leur contrôle capitalistique ?
C’est sur cette équation économique que les programmes devront désormais être jugés.
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