L’intelligence artificielle progresse tous les jours, nourrie par une base de données croissante et des algorithmes de plus en plus sophistiqués. La tendance est à repousser les limites pour élargir ses possibilités. Pourtant cette course à la performance éclipse le véritable enjeu, ce que les humains en font.
Dans une tribune du 1er juin, Eric Houdet, CEO d’Ekologgia, questionne ce rapport au progrès et à la connaissance. Selon lui, “nous entrons progressivement dans une économie de la connaissance activée.”
L’IA, la promesse d’un progrès infini
En France, il existe 1 114 start-ups centrées sur l’intelligence artificielle. Ce marché est en croissance rapide et représente près d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires. Chaque semaine, les modèles deviennent de plus en plus performants et productifs grâce à des bases de données toujours plus fournies.
Chaque jour, l’humanité génère plus de 400 millions de téraoctets de données. Notices techniques, archives, rapports, tous les acteurs de la société, publics et privés, produisent des données. Toutes les organisations produisent une quantité énorme de connaissances, le défi est aujourd’hui de les mobiliser efficacement.
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Comme le rappelle Eric Houdet, cette logique d’accumulation est héritée de la révolution industrielle. La croissance reposait sur une augmentation des ressources et le développement d’infrastructures. Il s’est alors développé un capitalisme cognitif, c’est-à -dire un modèle économique fondé sur la production et l’exploitation de connaissances immatérielles. La marchandisation de la connaissance a doté l’information d’une valeur en soi. Son accumulation était la norme. “Pendant des années, la quantité a été considérée comme un avantage compétitif.” Plus de 90 % des données disponibles aujourd’hui ont été produites ces deux dernières années.
Organiser au lieu d’accumuler
Selon Eric Houdet, “cette richesse informationnelle sans précédent dans l’histoire économique demeure largement sous-exploitée”. En effet, l’IA renverse ce paradigme d’accumulation pour celui de l’organisation, de la valorisation et de la sélection. L’intelligence artificielle ne génère pas de nouvelles connaissances, elle les organise sous une nouvelle forme en fonction des consignes fournies dans le prompt. Ce principe de générativité est défini par le doctorant en philosophie Charles Bodon dans la série documentaire PhantasIA d’Arte. L’intelligence artificielle donne forme aux données en s’inspirant des créations humaines. Elle n’a aucune capacité de compréhension ou d’intention, seulement d’interprétation de la volonté humaine.
Selon le CEO d’Ekologgia, il s’agit de “faire émerger de l’intelligence à partir de ce que nous possédons déjà”. Utiliser l’IA signifie mobiliser une vaste synthèse de conscience collective humaine. Ainsi, la valeur ne provient plus seulement de la donnée mais de “la capacité à relier, contextualiser et rendre immédiatement exploitable cette donnée”.
Un impact dans toutes les sphères de notre société
L’IA ne se cantonne pas au progrès technologique, elle transforme le rapport à la production et aux ressources. La transmission de savoir-faire, la compétitivité des services, la différenciation marketing et la capacité d’innovation permis par l’IA sont des avantages stratégiques pour les entreprises.
D’après M. Houdet, l’intelligence artificielle peut contribuer à un modèle économique durable. Valoriser l’existant permettrait de diminuer la pression sur les ressources. Paradoxalement, le fonctionnement de l’intelligence artificielle exerce une pression croissante sur les ressources naturelles . Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie du 10 avril, la consommation électrique des data centers sera équivalente à la consommation totale du Japon en 2030. De même, un data center a besoin de 11 à 19 millions de litres d’eau par jour, soit les besoins quotidiens d’une ville de 50 000 habitants.
L’IA amène à repenser notre définition de l’innovation. Comme l’explique Anne Alombert, philosophe de la technique, le progrès a toujours été guidé par l’idée d’augmentation ou d’amélioration. Or, ce prisme techno-solutionniste pousse à croire que l’IA peut résoudre tous les problèmes sociaux et environnementaux. Ainsi l’IA peut être analysée à travers la notion de pharmakon héritée de Platon : l’outil est le remède autant qu’il est le poison. Cette ambivalence entre efficacité et épuisement des ressources est une variable à prendre en compte dans les projections.
L’Europe, l’outsider aux multiples avantages
Eric Houdet déplore que la concurrence en matière d’innovation se réduit à une dichotomie sino-américaine. Sur le plan des investissements, l’Europe a son rôle à jouer. En janvier 2026, Ursula von der Leyen a annoncé la construction de cinq gigafactories dans l’Union européenne dans le cadre du programme InvestIA. Il s’agit d’un investissement de 20 milliards d’euros qui inscrit le continent dans la course technologique.
Surtout, l’Union européenne bénéficie d’un atout stratégique : “une culture historique de la confiance, de la gouvernance et de la valorisation du savoir.” L’enjeu ne réside pas uniquement dans la performance des systèmes, mais aussi dans le cadre juridique et éthique qui encadre leur usage. Le règlement sur l’IA (AI Act), adopté en 2024, est un pas vers l’encadrement. Les règles de traçabilité, de transparence et de classement selon les risques visent à protéger les droits fondamentaux des individus. D’après l’entrepreneur, les IA doivent être avant tout “utiles” pour “aider les organisations à mieux comprendre ce qu’elles savent déjà”.
L’IA apparaît moins comme une révolution technologique que comme une révolution cognitive. Sa valeur ne réside pas tant dans sa capacité à accumuler des données que dans son aptitude à révéler l’intelligence contenue dans les connaissances déjà disponibles.
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