Le mot est plutôt inhabituel lorsqu’on parle d’un budget de l’État : « réversible ».
C’est pourtant celui choisi par Sébastien Lecornu pour présenter la philosophie du projet de loi de finances pour 2027.
Le Premier ministre réunit ce lundi 31 août son gouvernement pour un séminaire consacré notamment aux arbitrages budgétaires. Le texte doit ensuite être présenté le 30 septembre, avant plusieurs semaines de bataille parlementaire. Le gouvernement veut éviter qu’à quelques mois de l’élection présidentielle, la France se retrouve une nouvelle fois sans budget voté à temps.
Sur le papier, Sébastien Lecornu affiche une ligne assez simple : peu de grandes réformes impossibles à voter, beaucoup de décisions plus ciblées et la possibilité pour la majorité issue de la présidentielle de revenir rapidement sur certains choix.
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Pour les dirigeants d’entreprise, la question est moins politique.
Elle tient en quelques mots : peut-on enfin préparer 2027 avec un minimum de visibilité ?
Un « budget de premier semestre », mais pas au sens juridique
Il faut d’abord éclaircir ce que Sébastien Lecornu appelle un « budget de premier semestre ».
La France ne va pas juridiquement voter un budget pour six mois.
La loi organique relative aux lois de finances est très claire : l’exercice budgétaire couvre une année civile. Le budget 2027 devra donc bien porter sur l’ensemble de l’année. Consulter l’article 1 de la LOLF sur Légifrance
L’expression utilisée par le Premier ministre est politique.
Son idée consiste à éviter autant que possible des transformations difficiles à défaire juste avant l’élection présidentielle. La majorité élue au printemps pourrait ensuite présenter des textes rectificatifs et appliquer sa propre politique économique.
C’est assez pragmatique. Cela dit aussi quelque chose de la situation actuelle : l’exécutif ne travaille plus vraiment avec un horizon de cinq ans, mais avec quelques mois devant lui.
Pas de hausse générale d’impôts : le premier signal envoyé aux entreprises
C’est évidemment la déclaration que les chefs d’entreprise retiendront en premier.
Sébastien Lecornu assure que le gouvernement ne proposera pas de nouvelle hausse générale des impôts dans le budget 2027.
Son raisonnement est économique. La croissance est trop fragile pour supporter un nouveau choc fiscal et, selon lui, l’effort doit désormais porter prioritairement sur la dépense publique.
Le contexte lui donne quelques arguments.
Après une baisse de 0,1 % au premier trimestre 2026, l’économie française n’a enregistré aucune croissance au deuxième trimestre. En août, le climat des affaires s’établissait à 98, sous sa moyenne de longue période. Le chômage atteignait parallèlement 8,3 %. Voir les derniers indicateurs de conjoncture publiés par l’Insee
Dans ce contexte, alourdir brutalement le coût des entreprises pourrait rapidement peser sur l’investissement ou l’emploi.
Business Times avait déjà analysé cette mécanique à travers le gel des allègements de charges patronales et ses conséquences pour les entreprises de services.
Mais la promesse de stabilité fiscale comporte déjà une grosse astérisque.
La surtaxe sur les grandes entreprises n’a pas disparu du débat
C’est probablement le point que les grands groupes et les ETI doivent regarder avec le plus d’attention.
La contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises avait été créée comme une mesure temporaire. Elle a ensuite été reconduite en 2026.
Pour cette année, elle concerne les entreprises dépassant 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires et doit rapporter environ 7,3 milliards d’euros à l’État. Voir les mesures fiscales de la loi de finances 2026 pour les entreprises
La loi de finances confirme bien ce montant attendu. Consulter les recettes prévues par la loi de finances 2026 sur Légifrance
Pour 2027, rien n’est encore tranché.
Sébastien Lecornu estime qu’une nouvelle reconduction pourrait envoyer un mauvais signal aux investisseurs internationaux. Bercy, de son côté, continue d’étudier cette hypothèse.
C’est toute la difficulté du message adressé aux entreprises.
Il peut ne pas y avoir de nouvel impôt tout en maintenant plus longtemps qu’annoncé un prélèvement qui devait être temporaire.
Pour la prévisibilité fiscale, la nuance compte.
La vraie priorité affichée : ralentir les dépenses
Le gouvernement veut donc chercher davantage d’économies dans les dépenses.
Sébastien Lecornu prévoit que les dépenses de l’État continueront d’augmenter en valeur, mais moins vite que l’inflation.
Pour les collectivités territoriales, il souhaite que les dépenses de fonctionnement évoluent à peu près au rythme de l’inflation.
Les dépenses sociales devraient, elles, continuer à progresser plus vite, notamment sous l’effet du vieillissement de la population.
Dit autrement : le gouvernement ne promet pas une baisse globale et immédiate de la dépense publique. Il veut surtout en ralentir la progression.
L’enjeu est considérable.
En 2025, les dépenses publiques représentaient encore 57,3 % du PIB. Les prélèvements obligatoires atteignaient 43,6 %. Le déficit public s’élevait à 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB. Consulter les comptes des administrations publiques publiés par l’Insee
Et pendant que le déficit baisse légèrement, la dette continue, elle, de progresser.
La dette dépasse désormais 3 500 milliards d’euros
À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait précisément 3 536,1 milliards d’euros.
Cela représente 117,5 % du PIB, contre 115,7 % à la fin de 2025. Sur trois mois seulement, l’endettement public a augmenté de 75,6 milliards d’euros. Voir les derniers chiffres de dette publique de l’Insee
Ce chiffre n’est pas qu’un problème abstrait de comptabilité nationale.
Une dette plus importante, associée à des taux d’intérêt élevés, finit par augmenter le coût de financement de l’État. Elle réduit ensuite ses marges pour financer d’autres politiques.
Surtout, une défiance plus forte envers la dette française peut se transmettre au reste de l’économie.
Crédit aux entreprises, immobilier, investissements : tout le monde finit par regarder les mêmes marchés obligataires.
Pour les dirigeants déjà confrontés à un accès au financement plus compliqué, ce n’est donc pas un sujet très éloigné de leur quotidien. Business Times avait justement montré comment certains chefs d’entreprise se tournent désormais vers leur patrimoine immobilier pour financer leur société.
Certaines dépenses vont pourtant augmenter
Le coup de frein ne sera pas uniforme.
Dans les orientations annoncées par Sébastien Lecornu, les Armées bénéficieraient de 6,4 milliards d’euros supplémentaires, la Justice de 400 millions et l’Intérieur de 600 millions.
L’Éducation nationale gagnerait 800 millions d’euros, la Recherche 500 millions et l’Écologie 1,1 milliard. Le logement social et l’apprentissage devraient également être préservés des baisses annoncées ailleurs.
Ce dernier point intéressera particulièrement les entreprises.
L’apprentissage est devenu un outil de recrutement majeur et les modifications successives des aides publiques ont rendu les employeurs particulièrement attentifs au moindre changement budgétaire.
Business Times s’était déjà penché sur le ralentissement de l’apprentissage après plusieurs années de très forte croissance.
À ce stade, le signal envoyé par Matignon est plutôt rassurant : l’apprentissage ferait partie des dispositifs que le gouvernement ne souhaite pas sacrifier.
Il faudra néanmoins attendre le texte du 30 septembre pour connaître les crédits et modalités exactes.
Arrêts maladie : un sujet qui concerne directement les employeurs
Le gouvernement prépare également une réforme des arrêts maladie.
Sébastien Lecornu considère que la progression des arrêts pèse à la fois sur les finances de l’Assurance maladie et sur le fonctionnement des entreprises.
Le sujet doit faire l’objet de discussions avec les partenaires sociaux. Le gouvernement envisage parallèlement plusieurs pistes d’économies en matière de santé, dont le déremboursement de certains médicaments jugés peu efficaces.
Pour les employeurs, ce dossier mérite une attention particulière.
Une modification des règles d’indemnisation, du contrôle des arrêts ou de leur prise en charge peut avoir des conséquences directes sur les politiques RH, la prévoyance et le coût de l’absentéisme.
Pour l’instant, cependant, la réforme reste à construire.
Agriculture : après les aides d’urgence, un nouveau plan annoncé
L’agriculture fera également partie des priorités de cette rentrée.
Après un été marqué par la canicule, la sécheresse et les incendies, Sébastien Lecornu annonce un « plan de soutien et de sauvetage » destiné à permettre aux exploitations les plus fragiles de passer l’hiver, puis un plan de relance pour 2027. Aucun montant global définitif n’a encore été annoncé pour ces deux nouveaux dispositifs.
La situation sur le terrain est sérieuse.
Début août, le ministère de l’Agriculture indiquait que 98 départements étaient touchés par la sécheresse, dont 57 classés en situation de crise. Consulter le bilan du ministère de l’Agriculture
L’État avait déjà engagé 300 millions d’euros de soutien aux filières agricoles en 2026. Une aide exceptionnelle à l’achat d’engrais azotés a également été ouverte face à la hausse des coûts de production.
Et le sujet dépasse très largement les exploitations.
Industrie agroalimentaire, distribution, transport, restauration et prix à la consommation sont directement concernés lorsqu’une crise agricole s’installe dans la durée.
Carburants : les secteurs les plus exposés devraient continuer à être aidés
La crise au Moyen-Orient complique encore l’équation du budget 2027.
Le gouvernement a déjà annoncé travailler à la prolongation des aides destinées aux secteurs particulièrement exposés au prix des carburants : transporteurs, agriculteurs, pêcheurs et entreprises du BTP, notamment. Voir le compte rendu du gouvernement sur la prolongation des aides
Cette dépense n’était évidemment pas prévue lorsque les premières trajectoires budgétaires ont été construites.
C’est exactement le type de choc qui explique pourquoi le gouvernement renonce désormais à promettre des objectifs trop ambitieux à court terme.
Pour les entreprises concernées, l’enjeu sera de connaître rapidement la durée, les critères d’éligibilité et le montant de ces dispositifs.
Et si aucun budget n’était adopté ?
C’est l’autre sujet derrière toute cette communication gouvernementale.
En l’absence de loi de finances adoptée avant le 31 décembre, la France peut fonctionner temporairement avec une loi spéciale.
Ce mécanisme permet notamment de continuer à percevoir les impôts et à emprunter. Mais ce n’est pas un vrai budget et il ne permet pas de lancer normalement de nouvelles politiques publiques.
L’Inspection générale des finances vient justement d’étudier ce scénario pour 2027.
Son rapport rappelle que la loi spéciale n’a été utilisée que trois fois sous la Ve République — en 1979, 2025 et 2026 — et jamais pendant plus de six semaines. Avec l’élection présidentielle, elle pourrait cette fois se prolonger pendant neuf mois, voire toute l’année. Une situation sans précédent. Lire le rapport de l’Inspection générale des finances sur une absence de budget en 2027
Pour une entreprise, les conséquences seraient loin d’être théoriques.
De nouveaux dispositifs fiscaux pourraient être retardés. Certaines aides seraient plus difficiles à créer ou modifier. Des programmes d’investissement public pourraient être ralentis.
Et surtout, l’incertitude reviendrait.
Pour les entreprises, la stabilité vaut parfois autant qu’une baisse d’impôt
C’est probablement là que se trouve le véritable enjeu de cette rentrée.
Les entreprises françaises savent travailler avec un niveau de fiscalité élevé. Elles savent aussi intégrer progressivement une nouvelle réglementation.
Ce qu’elles ont beaucoup plus de mal à gérer, c’est un environnement qui change tous les six mois.
Un impôt annoncé comme exceptionnel puis reconduit. Une aide réformée puis corrigée. Des règles sociales modifiées en cours de route. Un budget voté après le début de l’exercice.
Cette instabilité finit par avoir un coût.
Et à quelques mois d’une présidentielle où les propositions économiques sont déjà extrêmement différentes, la visibilité devient rare.
Business Times l’a constaté lors du premier grand débat économique de la présidentielle 2027 organisé devant les dirigeants au Medef : fiscalité, retraites, dette, transmission et coût du travail pourraient être profondément remis sur la table après le scrutin.
C’est précisément ce qui explique l’idée du budget « réversible ».
Ne pas enfermer le prochain exécutif. Mais, dans le même temps, éviter de laisser l’économie française plusieurs mois sans cadre budgétaire.
Ce que les dirigeants doivent surveiller d’ici au 30 septembre
Les grandes orientations commencent donc à se dessiner, mais beaucoup de réponses manquent encore.
La question fiscale sera évidemment centrale. Pas seulement pour savoir s’il existe de nouveaux impôts, mais pour déterminer lesquels disparaissent réellement, lesquels sont reconduits et quelles niches fiscales seront modifiées.
Il faudra également surveiller les aides à l’apprentissage, les règles concernant les arrêts maladie, le soutien aux secteurs touchés par l’énergie et les nouveaux dispositifs agricoles.
Enfin, il y aura le chiffre que les marchés examineront avant tous les autres : le déficit prévu pour 2027.
Parce qu’avec une dette déjà supérieure à 117 % du PIB et une économie qui n’a pratiquement pas progressé au premier semestre, la marge est étroite.
Le gouvernement promet un budget différent.
Pour les entreprises, le plus important sera surtout qu’il devienne rapidement lisible.
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