Le rapprochement était déjà visible à l’antenne. Il devient désormais capitalistique.
Lagardère Media News a pris 25 % du capital d’Artefakt, la société éditrice du média Frontières, fondé par Erik Tegnér. Le dirigeant reste le premier actionnaire et assure conserver le contrôle éditorial, opérationnel et stratégique de l’entreprise.
Le montant de l’investissement n’a pas été communiqué.
Ce détail est important. Plusieurs titres ont présenté l’opération comme une entrée de « Vincent Bolloré » au capital de Frontières. Juridiquement, c’est bien Lagardère Media News qui réalise l’investissement. Le groupe Bolloré est, de son côté, le premier actionnaire de Louis Hachette Group, qui contrôle Lagardère SA.
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Lagardère News prend 25 % de Frontières, sans en prendre le contrôle
La participation de 25 % reste minoritaire.
Erik Tegnér conserve la majorité du capital d’Artefakt et affirme garder la maîtrise de la ligne éditoriale. Sans accès aux statuts ou à un éventuel pacte d’actionnaires, il est impossible de déterminer précisément les droits particuliers dont dispose Lagardère Media News.
Le rapprochement va néanmoins beaucoup plus loin qu’un simple investissement financier.
La rédaction de Frontières doit s’installer dans la Tour Lagardère à Paris, où travaillent déjà des équipes d’Europe 1 et de CNews. Erik Tegnér annonce également le développement de « synergies » avec les autres médias du groupe.
Frontières bénéficie déjà d’une présence régulière sur CNews avec l’émission « 100 % Frontières ». Initialement diffusée du lundi au jeudi, elle doit désormais également être programmée le vendredi.
Consulter les détails de l’opération rapportés par l’AFP
Frontières revendique désormais plus de 20 000 abonnés payants
L’intérêt économique de l’opération se comprend mieux en regardant la trajectoire du média.
Fondé en 2021 sous le nom de Livre Noir, puis rebaptisé Frontières en 2024, le titre s’est développé principalement à travers la vidéo et les réseaux sociaux avant de renforcer son offre papier et ses abonnements.
Lors de son audition au Sénat en avril 2026, Erik Tegnér déclarait que son entreprise employait 22 personnes à temps plein et faisait travailler une quarantaine de collaborateurs. Il indiquait également un chiffre d’affaires proche de 3 millions d’euros, une rentabilité atteinte en 2025, environ 15 000 abonnés payants et près de 200 millions de vues mensuelles sur l’ensemble des plateformes.
Consulter l’audition d’Erik Tegnér devant le Sénat
Début septembre, Erik Tegnér revendique désormais plus de 20 000 abonnés payants, toujours autour de 200 millions de vues par mois.
Ces données sont déclaratives. Elles ne correspondent pas à des chiffres d’audience certifiés publiquement par un organisme indépendant. Elles donnent néanmoins une idée du modèle recherché : une audience très engagée, monétisée par l’abonnement et amplifiée par les réseaux sociaux.
Un nouveau journal, L’Infiltré, doit être lancé fin septembre
L’investissement de Lagardère accompagne aussi une nouvelle phase de développement.
Frontières prépare le lancement de L’Infiltré, un hebdomadaire numérique d’investigation annoncé pour la fin septembre.
Le projet doit être dirigé par Jules Torres, journaliste au JDD et chroniqueur sur CNews. Erik Tegnér le présente comme une publication consacrée aux coulisses du pouvoir, à mi-chemin entre une lettre confidentielle et un journal d’investigation.
Cette nouvelle marque vise notamment les décideurs et les lecteurs prêts à payer pour des informations exclusives.
Le choix n’est pas anodin. Dans un marché publicitaire compliqué, les éditeurs cherchent davantage à construire des communautés suffisamment engagées pour financer une partie de la rédaction par l’abonnement.
Frontières rejoint un ensemble médiatique déjà très large
L’opération est souvent décrite comme un nouvel élargissement de la « galaxie Bolloré ». Le terme mérite toutefois une explication capitalistique.
Depuis la scission de Vivendi, Lagardère SA est contrôlée à environ 66,3 % par Louis Hachette Group. Au 31 décembre 2025, le groupe Bolloré détenait de son côté environ 31 % du capital de Louis Hachette Group, ce qui en faisait son premier actionnaire mais pas son propriétaire à 100 %.
Voir la structure capitalistique publiée par Louis Hachette Group
Lagardère Live regroupe notamment Lagardère News et Lagardère Radio. Le périmètre comprend le JDD, JDNews et les activités radiophoniques autour d’Europe 1, Europe 2 et RFM.
Le groupe Bolloré possède par ailleurs une influence importante dans l’écosystème médiatique à travers ses participations dans Louis Hachette Group et les actifs issus de l’ancien Vivendi.
Parler d’un même « écosystème » est donc pertinent. Dire que Vincent Bolloré détient directement chacun de ces médias serait juridiquement trop simplificateur.
Quelques jours plus tôt, Lagardère avait déjà racheté 90 % de Front Populaire
L’entrée chez Frontières n’est pas une opération isolée.
Fin août, Lagardère Media News a acquis 90 % des Éditions du Plénïtre, la société qui publie Front Populaire, la revue fondée par Michel Onfray. Celui-ci conserve 10 % du capital et reste directeur général et directeur de la publication.
À lire sur Business Times : Lagardère rachète 90 % de Front Populaire
Les deux opérations sont différentes.
Dans Front Populaire, Lagardère est devenu actionnaire ultra-majoritaire. Dans Frontières, il reste minoritaire à 25 %.
Mais elles révèlent une même logique économique : prendre position dans des médias de niche dont la ligne éditoriale est très clairement identifiée et dont les lecteurs forment une communauté fidèle.
Dans les médias, une petite audience peut avoir beaucoup de valeur
La taille brute de l’audience n’explique plus à elle seule la valeur d’un média.
Un titre capable de convertir une partie de ses lecteurs en abonnés peut intéresser un grand groupe même s’il reste beaucoup plus petit qu’un média généraliste.
Business Times avait déjà observé cette évolution avec Legend, le média numérique de Guillaume Pley. Malgré une existence récente, Legend a atteint plusieurs millions d’euros de bénéfice et une opération sur son capital l’a valorisé autour de 72 millions d’euros.
À lire sur Business Times : Legend valorisé 72 millions d’euros
Le cas Frontières repose sur un modèle différent, davantage fondé sur l’abonnement, les réseaux sociaux et une identité politique très marquée.
Mais le principe économique est comparable : une communauté engagée peut constituer un actif important pour un groupe cherchant à élargir ou rajeunir son audience.
Une opération qui intervient en plein débat sur les « zones grises » de l’information
Le rapprochement intervient aussi dans un contexte sensible pour les médias français.
Frontières est qualifié de média identitaire ou d’extrême droite par de nombreux médias généralistes. Erik Tegnér revendique pour sa part un média d’enquête, de reportage et d’opinion assumée.
En avril, il avait été auditionné par la mission d’information du Sénat consacrée aux « zones grises de l’information ». Les sénateurs s’interrogeaient notamment sur la distinction entre journalisme, opinion, militantisme, influence et contenus diffusés sur les plateformes numériques.
L’audition a également permis d’obtenir plusieurs informations sur le fonctionnement interne de Frontières. Erik Tegnér indiquait qu’environ 70 % de ses salariés disposaient d’une carte de presse et que le média consacrait un peu plus de 100 000 euros par an aux déplacements et reportages, hors salaires.
Cette audition illustre une transformation plus large du secteur. Les nouveaux médias peuvent construire une audience considérable sans passer prioritairement par un site internet, un réseau de kiosques ou une grille de télévision classique.
La concentration du marché français des médias continue
L’investissement intervient enfin dans un secteur où les mouvements capitalistiques se multiplient.
Groupes industriels, milliardaires, fonds et éditeurs spécialisés cherchent à renforcer leurs positions dans la presse, la télévision, la radio et les médias numériques.
Business Times a récemment suivi plusieurs opérations très différentes, notamment la reprise du Journal des Entreprises par Overlord.
À lire sur Business Times : Le Journal des Entreprises repris par Overlord
Ces opérations montrent que la valeur d’un média peut aujourd’hui résider dans sa marque, ses abonnés, ses bases de données, sa communauté sociale ou son positionnement éditorial autant que dans ses actifs traditionnels.
Pour Lagardère News, Frontières apporte un public plus jeune et très actif sur les réseaux sociaux. Pour Frontières, Lagardère apporte des moyens financiers, une infrastructure, des relais audiovisuels et un accès à un groupe beaucoup plus puissant.
Le principal enjeu sera désormais l’indépendance réelle de Frontières
Erik Tegnér insiste sur ce point : il reste premier actionnaire et conserve le contrôle du média.
Une participation de 25 % n’implique effectivement pas, à elle seule, une prise de contrôle éditoriale.
Mais l’influence d’un actionnaire ne dépend pas uniquement de son pourcentage de capital.
Elle peut aussi passer par les moyens mis à disposition, les locaux, la distribution, la publicité, les partenariats, les programmes communs ou les opportunités offertes aux journalistes et aux dirigeants.
Les synergies annoncées avec le JDD, Europe 1 et CNews seront donc particulièrement observées.
La question se pose d’autant plus que Frontières s’installe physiquement dans les mêmes locaux et développe déjà des contenus communs avec CNews.
Pour Lagardère Media News, l’opération reste financièrement modeste à l’échelle du groupe. Stratégiquement, elle est plus significative. Après Front Populaire, l’entrée au capital de Frontières confirme une volonté d’agréger autour de ses grandes marques des médias plus petits, très identifiés et capables de fédérer des communautés engagées. La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si Frontières rejoint la « galaxie Bolloré », mais jusqu’où cette galaxie continuera de s’élargir avant l’échéance présidentielle de 2027.
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