Le calendrier devient extrêmement serré.
Ce lundi 7 septembre, le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a fixé une nouvelle échéance.
Les candidats à la reprise de Fibre Excellence devront fournir avant le 30 septembre des engagements suffisamment précis pour convaincre l’État.
Le gouvernement réclame notamment des preuves sur les fonds disponibles, le nombre de salariés repris et le calendrier prévu pour redémarrer la production.
À lire aussi
- ActualitésJaguar Land Rover va supprimer 4 000 postes : pourquoi même le luxe automobile n’échappe plus à la crise
- ActualitésJeunes entrepreneurs : créer son activité plutôt que d’attendre le premier emploi
- ActualitésJensen Huang au G20 : pourquoi le patron de Nvidia veut faire des data centers une nouvelle industrie stratégique
En échange, l’État se dit prêt à participer jusqu’à 2 millions d’euros au financement d’une prolongation temporaire de l’activité.
Mais le ministre continue de rejeter l’idée d’une nationalisation.
À la veille d’une nouvelle audience devant le tribunal de commerce de Toulouse, l’avenir du site de Saint-Gaudens reste donc suspendu à la capacité des investisseurs à transformer leurs intentions en véritable projet industriel.
Fibre Excellence : pourquoi le 30 septembre devient décisif
Le gouvernement ne veut plus de simples manifestations d’intérêt.
Sébastien Martin demande des engagements vérifiables.
Le futur repreneur devra d’abord démontrer qu’il dispose des moyens financiers nécessaires.
Il devra ensuite indiquer combien d’emplois seront conservés.
Enfin, un calendrier réaliste de redémarrage devra être présenté.
Cette exigence traduit une certaine lassitude.
Le dossier Fibre Excellence dure depuis plusieurs mois.
Le groupe a été placé en redressement judiciaire fin avril.
Une première offre de reprise de l’ensemble de l’entreprise, portée notamment par Matthieu Pigasse, avait finalement été rejetée par le tribunal.
Le site de Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, a ensuite été placé en liquidation judiciaire fin juillet.
Saint-Gaudens a bénéficié de plusieurs délais supplémentaires.
Le ministre estime aujourd’hui qu’il serait dangereux de prolonger indéfiniment l’incertitude pour les salariés.
Le tribunal doit toutefois encore accepter le principe d’une nouvelle prolongation.
Un industriel portugais relance l’espoir
Un nouvel élément a changé la situation ces derniers jours.
Un industriel portugais spécialisé dans la pâte à papier et les produits d’hygiène a manifesté son intérêt pour l’usine.
Il a visité le site de Saint-Gaudens puis adressé une lettre officielle confirmant cet intérêt.
Mais cet acteur demande plusieurs mois pour analyser le projet et préparer une offre ferme.
La région Occitanie souhaiterait lui laisser ce temps.
Selon La Tribune, le nouvel industriel pourrait rejoindre un tour de table déjà constitué autour de plusieurs partenaires.
Le groupe alsacien Soprema, spécialiste de l’étanchéité et de l’isolation, fait déjà partie du projet.
Il avait déposé une garantie de 2 millions d’euros pour éviter une liquidation immédiate du site.
Soprema s’intéresse notamment aux copeaux de bois et à la chaleur produits par l’usine.
Cette logique pourrait créer des synergies avec ses activités dans les matériaux biosourcés et la ouate de cellulose.
Engie serait également intéressé par la production électrique et l’exploitation des turbines.
Des clients de Fibre Excellence auraient, de leur côté, avancé environ un million d’euros sur leurs commandes.
Le projet commence donc à ressembler davantage à un consortium industriel qu’à une reprise classique portée par un seul investisseur.
Fibre Excellence : un plan de redémarrage à 31 millions d’euros
La région Occitanie a placé beaucoup de poids dans le dossier.
Elle prévoit d’apporter 13 millions d’euros, dont 8 millions en capital et 5 millions en trésorerie.
Au total, le plan présenté pour permettre le redémarrage de l’usine représenterait environ 31 millions d’euros.
À cette première enveloppe pourraient s’ajouter environ 60 millions d’euros d’investissements destinés à transformer et diversifier le site.
La Banque européenne d’investissement pourrait intervenir à hauteur de 30 millions d’euros.
Facto France apporterait environ 25 millions.
Le département de Haute-Garonne pourrait également mobiliser 5 millions d’euros pour reprendre la station d’épuration privée du site, qui dessert aussi environ 15 000 habitants.
Ces chiffres donnent une idée de la complexité du sauvetage.
Il ne suffit pas de trouver un acheteur.
Il faut financer les besoins de trésorerie, redémarrer une usine lourde, sécuriser les approvisionnements, garantir les débouchés et investir pour la rendre durablement rentable.
Pourquoi l’usine est-elle devenue déficitaire ?
Le problème de Fibre Excellence ne vient pas d’une disparition de l’usage du papier.
La pâte produite à Saint-Gaudens entre dans la fabrication de nombreux produits du quotidien.
Papier.
Emballages.
Produits sanitaires.
Produits d’hygiène.
Le site possède une capacité d’environ 280 000 tonnes de pâte à papier par an et emploie près de 280 personnes. L’entreprise estime qu’il génère également plus de 5 000 emplois indirects et environ 100 millions d’euros d’activité économique annuelle dans la région.
Le problème se situe plutôt dans l’équation économique.
Selon Fibre Excellence, le prix du bois industriel a augmenté d’environ 50 % depuis 2022.
Les produits chimiques nécessaires à la fabrication coûtent également plus cher.
Dans le même temps, la demande européenne de pâte à papier s’est contractée et les prix de vente ont reculé.
L’appréciation de l’euro face au dollar pénalise aussi les exportations européennes.
Une usine française se retrouve donc en concurrence avec des producteurs disposant parfois d’un bois, d’une énergie et d’une main-d’œuvre moins coûteux.
Le prix de l’électricité au cœur du dossier
Autre difficulté : Fibre Excellence produit elle-même de l’électricité renouvelable à partir de biomasse.
Sur le papier, cette activité devrait constituer un avantage.
Dans les faits, l’entreprise explique que ses contrats de rachat d’électricité n’ont pas suffisamment suivi la hausse du coût de la biomasse.
L’activité énergétique est ainsi devenue beaucoup moins rentable.
L’État avait déjà envisagé plusieurs mesures de soutien.
Une réponse gouvernementale publiée au printemps évoquait notamment un renforcement des approvisionnements avec l’Office national des forêts, une restructuration de certaines dettes et une adaptation du soutien à l’électricité produite par les sites.
Cette question dépasse Fibre Excellence.
Elle illustre le problème rencontré par de nombreuses industries françaises très consommatrices d’énergie.
Lorsqu’un produit est vendu sur un marché mondial, quelques dizaines d’euros de différence sur le prix de l’énergie ou d’une matière première peuvent suffire à rendre un site moins compétitif.
Fibre Excellence est devenue un dossier de souveraineté
Le terme peut sembler excessif pour une usine de pâte à papier.
Il ne l’est pourtant pas forcément.
Depuis la liquidation de Tarascon, Saint-Gaudens représente la dernière grande capacité française de production de pâte marchande.
La pâte à papier constitue pourtant une matière première essentielle pour l’emballage, l’impression ou l’hygiène.
La fermeture du dernier site renforcerait donc la dépendance française aux importations.
Le débat rejoint directement celui qui traverse aujourd’hui de nombreuses filières industrielles.
Médicaments, batteries, composants électroniques, acier ou matières premières : la France redécouvre le coût économique d’une dépendance excessive aux productions étrangères.
Business Times avait récemment détaillé cette évolution lorsque le Conseil national de l’industrie a demandé de faire de la préférence européenne un pilier de la politique industrielle. À lire sur Business Times : le CNI appelle à renforcer la préférence européenne
Le cas Fibre Excellence offre une illustration très concrète de ce débat.
Une usine liée à toute la filière forêt-bois
La fermeture ne toucherait pas uniquement les salariés de Saint-Gaudens.
Une papeterie de cette taille irrigue toute une chaîne économique.
Exploitants forestiers.
Transporteurs.
Sous-traitants.
Entreprises de maintenance.
Scieries.
Prestataires industriels.
Le bois utilisé par Fibre Excellence est largement collecté localement.
Historiquement, le groupe s’approvisionne dans un rayon moyen d’environ 250 kilomètres autour de ses sites.
L’activité permet aussi de valoriser certains bois qui n’ont pas forcément de débouché dans la construction ou l’ameublement.
Cela peut concerner des bois d’éclaircie ou des produits connexes issus des scieries.
Une disparition de la papeterie modifierait donc également les débouchés de la filière forestière du sud de la France.
L’enjeu dépasse largement les 270 fiches de paie du site.
Des députés proposent une nationalisation temporaire
Face à cette situation, la gauche défend une solution beaucoup plus interventionniste.
Des députés socialistes ont déposé une proposition de loi visant à permettre une nationalisation temporaire de Fibre Excellence.
L’objectif serait de donner quelques mois supplémentaires aux industriels pour construire une offre de reprise durable.
La présidente de la région Occitanie, Carole Delga, soutient également cette option.
Elle avait proposé que l’État mobilise 15 millions d’euros, dont une partie sous forme de participation au capital.
La région participerait elle-même au financement.
Pour les députés socialistes, l’absence d’intervention publique pourrait coûter cher.
Ils estiment qu’une disparition du site engendrerait environ 50 millions d’euros de coûts liés notamment au chômage et à la dépollution.
Leur texte évoque également environ 2 000 emplois indirects menacés à court terme.
Ces estimations diffèrent de celles de l’entreprise, qui revendique plus de 5 000 emplois indirects liés au site.
Mais dans les deux cas, l’impact territorial serait important.
Pourquoi le gouvernement refuse la nationalisation
Sébastien Martin défend une autre approche.
Pour le ministre de l’Industrie, une nationalisation ne répondrait pas au principal problème : la nécessité de disposer d’un véritable industriel capable d’exploiter durablement l’usine.
L’État accepte donc d’aider à financer un délai supplémentaire.
Mais il souhaite que ce délai soit court.
Le gouvernement propose jusqu’à 2 millions d’euros pour permettre la poursuite temporaire de l’activité, à condition que les engagements soient présentés avant le 30 septembre.
La position est pragmatique.
Financer une usine pendant quelques mois peut donner du temps.
Cela ne crée pas automatiquement un modèle économique rentable.
Un repreneur devra donc répondre à plusieurs questions.
Quel marché vise-t-il ?
À quel coût produira-t-il ?
Comment sécurisera-t-il son bois ?
Quel sera son prix d’énergie ?
Quels investissements seront nécessaires ?
Et combien de temps faudra-t-il avant que le site retrouve l’équilibre ?
Tarascon montre ce qui arrive lorsqu’une usine s’arrête
Le sort du second site de Fibre Excellence donne un aperçu des conséquences possibles.
L’usine de Tarascon a été liquidée fin juillet.
Mais la fermeture d’un site industriel lourd ne signifie pas que l’on peut simplement couper l’électricité et fermer le portail.
Tarascon est une installation classée Seveso.
Début septembre, les services de l’État ont constaté que plusieurs dispositifs nécessaires à la sécurité n’étaient plus correctement assurés.
La préfecture a donc imposé le maintien sous tension de certains équipements, des moyens de lutte contre les incendies et du personnel spécialisé.
Les liquidateurs doivent également faire évacuer les produits dangereux.
Parmi eux figurent du peroxyde d’hydrogène, du propane et du fioul lourd.
Un déversement accidentel de « liqueur noire », un produit issu du procédé papetier, s’est produit le 1er septembre dans une zone de rétention et la station d’épuration.
Aucune pollution extérieure n’a été signalée.
Cet épisode montre une réalité souvent oubliée.
Fermer une usine peut aussi coûter extrêmement cher.
La liquidation industrielle laisse rarement une page blanche
Une grande usine possède des machines, des stocks, des produits chimiques, des réseaux d’eau, des installations énergétiques et parfois des terrains contaminés.
Même lorsqu’elle ne produit plus, il faut continuer à surveiller certains équipements.
Il faut sécuriser les bâtiments.
Évacuer les produits.
Dépolluer.
Puis éventuellement reconvertir le foncier.
Ces dépenses expliquent pourquoi certains élus estiment qu’il peut parfois être économiquement plus rationnel de financer temporairement une activité plutôt que de supporter le coût complet de sa disparition.
Cela ne signifie pas que toutes les usines doivent être sauvées par l’argent public.
Mais les calculs doivent intégrer l’ensemble des coûts.
Business Times avait récemment souligné l’importance du maintien des sites industriels français et des compétences associées à l’occasion des Journées Usines Ouvertes. À lire sur Business Times : plus de 400 usines ouvrent leurs portes en France
Le dossier Fibre Excellence en constitue aujourd’hui une version beaucoup plus brutale.
Fibre Excellence : ce qu’un repreneur devra impérativement changer
Sauver le site ne peut pas consister à reproduire exactement le modèle qui vient d’échouer.
Le futur propriétaire devra améliorer sa compétitivité.
La diversification fait donc partie du projet actuel.
Soprema pourrait utiliser certaines matières ou certains flux issus de l’usine.
Engie pourrait intervenir sur la partie énergétique.
Des investissements sont également envisagés autour de nouveaux produits à base de cellulose.
Cette stratégie est probablement indispensable.
La pâte à papier classique reste très exposée aux marchés mondiaux.
Des produits plus techniques ou des matériaux biosourcés peuvent offrir de meilleures marges.
La demande en emballages à base de fibres devrait également continuer à bénéficier du remplacement progressif de certains plastiques.
Le site possède donc des actifs industriels et des compétences qui peuvent encore avoir de la valeur.
Reste à savoir si cette valeur suffit à justifier les investissements nécessaires.
Le véritable enjeu est de sortir du sauvetage permanent
Le dossier montre aussi les limites des aides ponctuelles.
Fibre Excellence a déjà bénéficié de nombreux investissements.
L’ancien actionnaire a injecté près de 300 millions d’euros dans le groupe avant de décider au printemps de ne plus financer ses pertes.
Saint-Gaudens avait par ailleurs reçu plus de 55 millions d’euros d’investissements au cours des dernières années selon l’entreprise.
Le problème ne consiste donc pas uniquement à trouver quelques millions supplémentaires.
La question est de construire un modèle capable de fonctionner sans demander régulièrement de nouvelles aides.
C’est probablement ce que le gouvernement veut vérifier avant le 30 septembre.
Un industriel portugais possédant déjà une expertise du secteur pourrait modifier l’équation.
Mais son intérêt devra se transformer en engagement financier.
Une décision qui dépasse Saint-Gaudens
Pour les dirigeants, le dossier Fibre Excellence constitue un cas d’école de politique industrielle.
Il réunit presque tous les sujets auxquels les entreprises européennes sont confrontées.
Prix de l’énergie.
Coût des matières premières.
Concurrence internationale.
Investissements lourds.
Transition écologique.
Souveraineté.
Financement public.
Emploi local.
Le choix final ne sera donc pas simple.
Maintenir artificiellement une entreprise structurellement déficitaire n’aurait pas de sens.
Mais laisser disparaître la dernière capacité industrielle nationale d’une matière première stratégique peut créer une dépendance durable.
C’est précisément cet équilibre que l’État, la région et les industriels doivent désormais trouver.
Le 30 septembre pourrait décider de l’avenir de Fibre Excellence
Les prochaines semaines seront donc décisives.
Le tribunal doit d’abord permettre au projet de continuer.
L’industriel portugais devra ensuite préciser ses intentions.
Soprema, la région, l’État, Engie et les autres partenaires devront définir leurs engagements.
Et surtout, un véritable plan industriel devra émerger.
Le gouvernement a fixé sa limite : avant le 30 septembre, il veut des preuves de financement, un nombre précis d’emplois repris et un calendrier de redémarrage.
Pour les 270 salariés de Saint-Gaudens, l’enjeu est évidemment leur emploi.
Pour le territoire, plusieurs milliers d’activités indirectes sont concernées.
Pour la France, la question est plus large.
Après la liquidation de Tarascon, perdre Saint-Gaudens signifierait voir disparaître la dernière grande production française de pâte à papier marchande.
Le débat ne porte donc plus simplement sur le sauvetage d’une entreprise en difficulté.
Il pose une question beaucoup plus difficile : jusqu’où un pays doit-il aller pour conserver une industrie qu’il considère comme stratégique ?
À lire également sur Business Times
- ActualitésÀ Beaugency, une friche industrielle devient un village d’entreprises
- ActualitésVolkswagen prévoit jusqu’à 100 000 suppressions de postes : pourquoi le géant allemand change de modèle
- ActualitésAlstom décroche un contrat de 3 milliards d’euros au Canada pour 313 voitures de train
- ActualitésManon Aubry veut « interdire les milliardaires » : que disent vraiment les chiffres ?
