Pour Jensen Huang, le message envoyé aux dirigeants du G20 tient presque en une phrase.
Un pays qui ne construit pas d’infrastructures d’intelligence artificielle risque de se faire distancer.
Le patron de Nvidia s’exprimait mercredi 2 septembre à Chapel Hill, en Caroline du Nord, lors de la réunion ministérielle du G20 consacrée à l’innovation.
Face aux représentants des principales économies mondiales, il a comparé l’intelligence artificielle aux grandes infrastructures qui ont accompagné les précédentes transformations économiques : eau, routes, électricité ou Internet.
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Son raisonnement est simple.
Les modèles d’IA ont besoin de capacités de calcul.
Ces capacités nécessitent des GPU.
Les GPU fonctionnent dans des centres de données.
Et les pays qui ne disposeront pas de suffisamment de puissance de calcul risquent demain de dépendre de ceux qui en possèdent.
La question devient donc industrielle autant que technologique.
« Chaque pays doit construire ses infrastructures »
Jensen Huang ne parle d’ailleurs plus vraiment de centres de données.
Nvidia préfère depuis plusieurs années l’expression « AI factories », ou usines d’intelligence artificielle.
Le vocabulaire n’est pas anodin.
Dans la vision du groupe, une usine traditionnelle transforme de la matière première en produits. Une usine d’IA transforme des données, de l’électricité et de la puissance de calcul en « tokens », c’est-à-dire les unités numériques utilisées par les modèles pour produire textes, images, raisonnements ou décisions.
Lors du G20, Jensen Huang a ainsi présenté ces infrastructures comme une condition nécessaire au développement des chercheurs, des étudiants, des entreprises et des start-up de chaque pays.
Lire l’intervention consacrée aux data centers et au G20
Nvidia affirme que l’IA peut réindustrialiser les États-Unis
Quelques jours auparavant, Jensen Huang avait déjà poussé le raisonnement plus loin.
Répondant aux critiques visant les data centers américains, il estimait que l’IA était en train de ramener des activités industrielles aux États-Unis après des décennies de délocalisations.
Le dirigeant cite les usines de semi-conducteurs, les centrales électriques, les réseaux, les centres de données et toute la construction nécessaire autour de ces projets.
Ce discours rejoint celui qu’il tient depuis plusieurs mois sur l’emploi.
À Davos en janvier, Huang avait par exemple insisté sur les besoins croissants en électriciens, plombiers, techniciens et ouvriers du bâtiment pour construire les infrastructures nécessaires à l’IA.
L’intelligence artificielle menacerait donc certains métiers de bureau tout en créant une autre demande du côté de l’industrie et des métiers techniques.
Mais cette promesse mérite d’être regardée de plus près.
Plus de 75 milliards de dollars de construction de data centers
Les investissements sont bien réels.
Selon les dernières données du Census Bureau américain, les dépenses de construction liées aux data centers atteignaient en juillet un rythme annualisé supérieur à 75 milliards de dollars, en hausse d’environ 60 % sur un an.
Le chiffre ne comprend pourtant que le bâtiment.
Il n’intègre pas les serveurs, les GPU, la mémoire et une grande partie des équipements électriques indispensables au fonctionnement du site.
La facture réelle est donc nettement supérieure.
Pendant que la construction résidentielle américaine ralentit, les data centers représentent ainsi l’un des segments les plus dynamiques du bâtiment non résidentiel.
Consulter les dernières statistiques américaines sur la construction
Le phénomène commence à peser suffisamment lourd pour soutenir certaines activités industrielles.
Les dernières commandes manufacturières américaines montrent également que les investissements liés à l’IA contribuent à maintenir la demande pour certains équipements, même si l’industrie américaine dans son ensemble reste loin d’une véritable renaissance généralisée.
C’est donc ici qu’il faut nuancer le discours de Jensen Huang.
Les data centers participent à une vague d’investissement industriel. Cela ne suffit pas encore à démontrer qu’ils réindustrialisent à eux seuls l’Amérique.
Nvidia a évidemment intérêt à ce que les pays construisent toujours plus
Jensen Huang n’est pas un observateur neutre de cette transformation.
Nvidia en est l’un des principaux bénéficiaires.
Le groupe vient de publier des résultats spectaculaires pour son deuxième trimestre fiscal 2027.
Son chiffre d’affaires atteint 96,2 milliards de dollars sur seulement trois mois, soit plus du double de celui enregistré un an auparavant.
À elle seule, l’activité Data Center représente 89 milliards de dollars, en hausse de 117 % sur un an.
Consulter les derniers résultats financiers officiels de Nvidia
Autrement dit, lorsque Jensen Huang demande aux gouvernements de multiplier les infrastructures d’IA, il défend aussi directement le principal moteur de revenus de son entreprise.
Ce constat ne rend pas son raisonnement faux.
Il oblige simplement à replacer son discours dans son contexte économique.
Business Times analysait récemment la même stratégie avec le projet de rachat de Hugging Face par Nvidia pour 12,9 milliards de dollars. Le fabricant de GPU cherche progressivement à être présent sur toutes les couches de l’intelligence artificielle, du matériel jusqu’aux outils utilisés par les développeurs.
À lire sur Business Times : Nvidia veut racheter Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars
Les data centers créent des emplois, mais combien restent ensuite ?
L’argument de l’emploi mérite lui aussi quelques nuances.
Construire un centre de données nécessite effectivement énormément de main-d’œuvre.
Terrassement.
Bâtiment.
Électricité.
Refroidissement.
Réseaux.
Maintenance.
Sécurité.
Ingénierie.
Pendant plusieurs années, un grand chantier peut mobiliser des centaines, parfois des milliers de personnes.
Mais une fois le site terminé, les effectifs permanents sont souvent beaucoup plus faibles.
La France offre actuellement un bon exemple.
Microsoft prévoit environ 2 milliards d’euros d’investissement pour son futur data center près de Mulhouse. Business Times a analysé le projet après l’avis favorable rendu cet été.
Une fois en exploitation, Microsoft estime que le site devrait créer 150 à 200 emplois directs permanents.
À lire sur Business Times : le data center géant de Microsoft en Alsace franchit une étape décisive
Le rapport entre montant investi et emplois directs n’est donc pas comparable à celui d’une usine automobile traditionnelle.
En revanche, les effets indirects sur l’énergie, les télécommunications, la construction et les services peuvent être beaucoup plus importants.
C’est probablement dans cet ensemble que se situe l’idée de « réindustrialisation » défendue par Jensen Huang.
Le problème électrique devient impossible à éviter
Construire les data centers ne constitue toutefois que la première étape.
Il faut ensuite les alimenter.
Le ministère américain de l’Énergie estime que les centres de données représentaient environ 4,4 % de toute l’électricité consommée aux États-Unis en 2023.
D’ici 2028, cette proportion pourrait atteindre entre 6,7 % et 12 %.
Leur consommation totale pourrait alors se situer entre 325 et 580 TWh par an.
Consulter l’étude du Department of Energy sur la consommation des data centers
Ces chiffres permettent de comprendre pourquoi les projets rencontrent désormais davantage d’oppositions locales aux États-Unis.
Les habitants s’interrogent sur le prix de l’électricité.
L’eau.
Les nouvelles lignes électriques.
Le bruit.
La fiscalité locale.
Et les emplois réellement créés une fois les bâtiments terminés.
Jensen Huang reconnaît d’ailleurs lui-même que les opérateurs doivent mieux travailler avec les communautés qui accueillent ces infrastructures et démontrer les bénéfices locaux de leurs projets.
La France connaît exactement le même débat
Le sujet n’est pas uniquement américain.
Le futur site de Microsoft en Alsace pourrait consommer jusqu’à 1 500 GWh d’électricité par an, selon l’analyse de l’autorité environnementale reprise par Business Times.
Cela correspond à une consommation d’une tout autre échelle qu’un immeuble de bureaux classique.
Lire l’enquête Business Times sur le projet Microsoft en Alsace
La France possède pourtant un avantage stratégique : une production électrique largement décarbonée et une importante capacité nucléaire.
C’est l’une des raisons qui poussent le gouvernement et les entreprises françaises à attirer de nouvelles infrastructures de calcul.
Business Times avait consacré un article complet à ce pari français de l’intelligence artificielle, avec notamment les projets de gigafactories et les investissements annoncés dans la puissance de calcul.
À lire sur Business Times : le pari français de l’intelligence artificielle
La véritable bataille de souveraineté se joue donc aussi dans les mégawatts disponibles.
Posséder les chercheurs et les modèles ne suffit plus.
Il faut pouvoir les faire tourner.
Au G20, Jensen Huang demande aussi moins de réglementation
L’autre partie de son intervention concerne directement les règles.
Jensen Huang appelle les gouvernements à ne pas construire leur réglementation autour de risques qu’il qualifie de « théoriques ».
Son idée consiste plutôt à utiliser les réglementations existantes lorsque l’intelligence artificielle provoque un dommage concret.
Santé.
Transport.
Finance.
Emploi.
Sécurité.
Selon lui, chaque secteur possède déjà ses propres autorités et peut adapter ses règles à l’IA sans créer automatiquement une nouvelle couche réglementaire générale.
Cette position rejoint largement celle de l’administration américaine.
À l’issue de la réunion, les membres du G20 ont adopté les Carolina Principles for Emerging Technologies, qui privilégient des cadres favorables à l’innovation, l’investissement dans la recherche et l’adoption des nouvelles technologies.
Lire le communiqué officiel du G20 Innovation Ministerial
L’Europe ne suit pourtant pas exactement la même voie
Le message américain arrive au moment où l’Union européenne commence au contraire à appliquer plusieurs dispositions importantes de son AI Act.
Depuis le 2 août 2026, certaines obligations concernant les modèles d’IA généralistes et la transparence sont devenues exécutoires.
Les chatbots doivent notamment informer les utilisateurs qu’ils interagissent avec une IA, tandis que plusieurs règles doivent progressivement entrer en application dans les années suivantes.
Consulter le calendrier d’application officiel de l’AI Act européen
Le contraste apparaît clairement.
Washington insiste sur le risque d’une réglementation trop précoce.
Bruxelles cherche à encadrer la technologie avant que certains usages se généralisent.
Pour les entreprises mondiales de l’IA, cette divergence devient un enjeu stratégique majeur.
Business Times avait d’ailleurs montré que 61 % des dirigeants français interrogés dans une étude internationale considéraient déjà que la réglementation avait retardé certaines de leurs initiatives IA.
À lire sur Business Times : l’hégémonie de l’IA, une crainte partagée par les CEO
Le vrai débat ne consiste probablement pas à choisir entre IA et régulation
Présenter les deux camps comme totalement opposés serait pourtant réducteur.
Même le communiqué final du G20 évoque l’adoption de technologies « de confiance ».
L’Union européenne affirme de son côté que l’AI Act cherche également à créer un marché favorable à l’innovation.
La question porte donc davantage sur le niveau et le calendrier des contraintes.
Faut-il réglementer avant qu’un risque apparaisse ?
Ou intervenir après avoir constaté un problème concret ?
Jensen Huang choisit clairement la seconde approche.
Mais lorsque l’IA intervient dans la santé, le recrutement, les infrastructures critiques ou l’information, attendre le premier incident peut aussi avoir un coût.
Pour les dirigeants, la question des data centers dépasse Nvidia
L’intervention de Jensen Huang révèle finalement une transformation importante.
L’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet logiciel.
Elle devient une industrie lourde.
Terrains.
Transformateurs.
Centrales électriques.
Fibre.
Bâtiments.
Systèmes de refroidissement.
Semi-conducteurs.
Milliards d’euros d’investissement.
Et concurrence entre territoires pour attirer ces infrastructures.
Voilà pourquoi Jensen Huang compare désormais l’IA aux routes ou à l’électricité.
Le marché lui donne en partie raison : Nvidia réalise 89 milliards de dollars de revenus trimestriels dans les data centers et les États-Unis construisent ces infrastructures à un rythme supérieur à 75 milliards de dollars par an.
Mais les questions laissées ouvertes sont tout aussi importantes.
Quelle quantité d’électricité peut-on consacrer à l’IA ?
Combien d’emplois permanents ces investissements créent-ils réellement ?
Qui doit financer les réseaux électriques nécessaires ?
Et jusqu’où faut-il laisser cette nouvelle infrastructure se développer avant d’en encadrer les effets ?
Jensen Huang donne une réponse très claire : le plus grand danger serait de ne pas investir suffisamment et de se faire distancer.
Pour Nvidia, cette vision représente évidemment une opportunité commerciale gigantesque.
Pour les États, elle ressemble de plus en plus à un choix de politique industrielle.
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