La France n’a jamais réalisé autant de greffes d’organes qu’en 2025. Pourtant, 23 294 patients étaient toujours en attente début 2026 et 966 personnes sont mortes l’an dernier alors qu’elles figuraient sur cette liste. Face à cette pénurie persistante, le Comité consultatif national d’éthique propose de revoir profondément l’organisation française du don et ouvre pour la première fois la voie à la recherche sur les xénogreffes, notamment à partir de reins de porcs génétiquement modifiés.

Don d’organes : le Comité d’éthique ouvre la voie aux xénogreffes en France

Le don d’organes en France se trouve face à un paradoxe.

Jamais autant de greffes n’ont été réalisées.

Mais jamais les besoins n’ont été aussi importants.

En 2025, 6 148 greffes d’organes ont été pratiquées en France. Il s’agit du niveau le plus élevé jamais enregistré et d’une progression de 1,5 % sur un an.

Pourtant, au 1er janvier 2026, 23 294 patients restaient inscrits sur la liste nationale d’attente.

Et 966 personnes sont mortes en 2025 alors qu’elles attendaient un organe.

Les chiffres publiés par l’Agence de la biomédecine montrent ainsi que le record de greffes ne suffit toujours pas à répondre aux besoins.

Face à cette situation, le Comité consultatif national d’éthique, le CCNE, estime que la France doit changer d’échelle.

Il propose d’abord de mieux organiser le système existant.

Mais il ouvre également une piste beaucoup plus spectaculaire : la xénogreffe, c’est-à-dire la transplantation chez l’être humain d’un organe provenant d’une autre espèce.

En pratique, les recherches les plus avancées portent aujourd’hui sur des organes de porcs génétiquement modifiés.

Boursorama revient sur les différentes pistes proposées par le Comité d’éthique pour augmenter le nombre de greffes en France.

Plus de 23 000 personnes attendent toujours une greffe

Le record de 2025 ne doit donc pas masquer l’ampleur de la pénurie.

Le nombre de patients inscrits sur la liste d’attente a augmenté d’environ 50 % depuis 2017, selon les données mises en avant par le Comité d’éthique.

Le rein représente de très loin le principal besoin.

Près de neuf patients en attente sur dix attendraient une greffe rénale.

En 2025, 3 867 greffes de reins ont été réalisées en France. Parmi elles, 603 provenaient de donneurs vivants.

Cette progression reste insuffisante.

La part des greffes rénales réalisées grâce à un donneur vivant atteint seulement 15,6 %, alors que le plan greffe 2022-2026 visait 20 %.

Le CCNE estime donc qu’une partie importante de la réponse existe déjà dans le système actuel.

Il faudrait simplement parvenir à mieux l’utiliser.

Le problème français est aussi organisationnel

Le manque de donneurs n’explique pas tout.

Pour le Comité d’éthique, l’organisation des hôpitaux constitue désormais un enjeu central.

Identifier un donneur potentiel, accompagner les proches, organiser les examens, coordonner les chirurgiens puis acheminer les organes impose une chaîne extrêmement complexe.

La France dispose d’environ 185 équipes de coordination hospitalière de prélèvement.

Mais elles ne disposent pas toutes des mêmes moyens.

Le CCNE pointe notamment des sous-effectifs et des différences importantes entre territoires.

Il souhaite renforcer ces équipes et créer davantage de réseaux territoriaux.

Le Comité propose également que la possibilité d’un don soit étudiée plus systématiquement lorsqu’un décès est attendu, et pas seulement dans les services de réanimation où cette démarche est aujourd’hui principalement organisée.

Le Monde détaille les propositions du Comité d’éthique pour repenser l’organisation française du prélèvement et de la greffe.

Pourquoi l’Espagne greffe beaucoup plus que la France

L’exemple espagnol revient régulièrement dans le débat.

En 2024, l’Espagne comptait environ 52,6 donneurs décédés prélevés par million d’habitants, contre 27,4 en France.

Presque deux fois plus.

La différence ne repose pas uniquement sur une plus grande générosité de la population.

L’Espagne a surtout construit depuis plusieurs décennies une organisation hospitalière très structurée autour du prélèvement.

C’est précisément cette logique que le CCNE veut renforcer en France.

Un donneur potentiel perdu faute d’équipe disponible, de bloc opératoire ou de coordination ne pourra jamais être rattrapé.

La problématique est donc à la fois médicale, humaine et organisationnelle.

Elle rejoint une question régulièrement rencontrée dans l’innovation en santé : disposer d’une technologie ou d’un traitement ne suffit pas si le système n’est pas capable de le déployer.

Business Times abordait déjà cette difficulté avec le programme Care Forward, lancé par Doctolib, l’AP-HP et Roche pour aider les innovations de santé à passer plus rapidement du prototype au terrain hospitalier.

37 % d’opposition malgré le consentement présumé

L’autre difficulté française concerne l’opposition au prélèvement.

En France, la règle est pourtant claire.

Nous sommes tous considérés comme donneurs potentiels, sauf si nous avons exprimé notre refus de notre vivant.

Le site officiel consacré au don d’organes rappelle le principe du consentement présumé et le fonctionnement du registre national des refus.

Dans les faits, les équipes médicales interrogent les proches afin de vérifier que la personne décédée n’avait pas manifesté son opposition.

Or le taux d’opposition a atteint 37,1 % en 2025, contre 36,4 % un an auparavant.

Le paradoxe est important.

La majorité des Français se disent favorables au don.

Mais beaucoup n’ont jamais parlé de leur choix avec leurs proches.

Lorsqu’un décès brutal intervient, le doute peut alors bloquer le prélèvement.

Le CCNE propose donc de développer davantage l’information autour du don, notamment dans les écoles et les universités.

Le don de rein de son vivant pourrait progresser

Le Comité d’éthique souhaite également développer le don du vivant.

Une personne en bonne santé peut en effet donner un rein tout en continuant à vivre normalement avec le second.

Mais cette pratique reste moins développée en France que dans plusieurs autres pays.

Le CCNE propose notamment de faciliter les dons croisés.

Le principe consiste à mettre en relation plusieurs couples donneur-receveur incompatibles entre eux.

Si le donneur A n’est pas compatible avec son proche A mais peut donner à un patient B, tandis que le donneur B est compatible avec le patient A, les deux greffes peuvent être organisées simultanément.

Le Comité va encore plus loin en proposant d’étudier le don de rein non dirigé.

Une personne pourrait alors donner anonymement un rein sans connaître à l’avance le bénéficiaire.

Cette possibilité modifierait sensiblement le modèle français actuel.

Et si les futurs organes venaient de porcs ?

C’est évidemment la proposition la plus spectaculaire.

Le CCNE considère désormais que la France doit développer la recherche sur les xénogreffes.

Le principe consiste à utiliser des cellules, des tissus ou des organes provenant d’une autre espèce.

Le porc est aujourd’hui considéré comme l’un des animaux les plus adaptés.

Ses organes possèdent des caractéristiques relativement proches de celles de l’être humain. Les progrès de l’édition génétique permettent surtout de modifier certains gènes afin de réduire les réactions de rejet.

La perspective n’est plus totalement théorique.

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration a autorisé en 2025 les premiers essais cliniques réglementés de greffes de reins issus de porcs génétiquement modifiés.

United Therapeutics a par exemple reçu l’autorisation d’évaluer un rein provenant d’un porc comportant dix modifications génétiques.

Le programme américain prévoit à terme d’évaluer ces reins de porc génétiquement modifiés chez plusieurs dizaines de patients atteints d’insuffisance rénale terminale.

Un patient américain a déjà vécu environ neuf mois avec un rein porcin génétiquement modifié avant que l’organe ne soit retiré. Il a ensuite pu bénéficier d’une greffe humaine.

Ces résultats restent expérimentaux.

Mais ils changent profondément la manière dont les chercheurs envisagent la pénurie mondiale d’organes.

Les xénogreffes posent de nouvelles questions éthiques

Le CCNE ne propose évidemment pas de commencer demain à greffer massivement des reins de porc en France.

Il demande de développer la recherche dans un cadre très contrôlé.

Plusieurs questions restent ouvertes.

La première concerne le rejet.

Même génétiquement modifié, un organe animal reste biologiquement très différent d’un organe humain.

Les patients doivent donc recevoir des traitements immunosuppresseurs puissants.

Il existe également un risque infectieux.

Des agents pathogènes présents chez l’animal pourraient théoriquement être transmis au receveur puis, dans certaines situations, poser un problème plus large de santé publique.

Le consentement des patients devra également être particulièrement encadré.

Enfin, se pose la question du bien-être animal.

Produire des porcs génétiquement modifiés spécifiquement pour prélever leurs organes impose de réfléchir aux conditions d’élevage et au statut de ces animaux.

Libération revient notamment sur les questions éthiques soulevées par l’utilisation d’organes de porcs pour la transplantation humaine.

Le CCNE veut une réponse européenne

Pour Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique, la France ne doit pas travailler seule.

Il défend une réponse européenne.

L’idée serait notamment de constituer un consortium réunissant plusieurs pays capables de développer ensemble les infrastructures nécessaires à la recherche sur les porcs génétiquement modifiés.

Cette stratégie pose aussi un enjeu de souveraineté.

Les États-Unis disposent déjà d’entreprises spécialisées dans ce domaine, notamment United Therapeutics et eGenesis.

Si la xénogreffe devient demain une véritable solution thérapeutique, les technologies de modification génétique, les élevages spécialisés et les protocoles de transplantation pourraient constituer une nouvelle industrie biomédicale.

L’Europe devra donc décider si elle veut simplement acheter cette innovation ou contribuer à la développer.

Business Times consacrait récemment un dossier à TheraVectys et aux difficultés rencontrées par les biotechs françaises pour transformer une innovation scientifique de rupture en solution clinique.

Même constat chez Amgen, qui expliquait dans nos colonnes que la souveraineté sanitaire dépend également de la capacité d’un pays à attirer la recherche clinique et l’innovation biomédicale.

La greffe est aussi un enjeu économique pour le système de santé

L’enjeu ne se limite pas à sauver davantage de vies.

Il concerne également la soutenabilité du système de santé.

C’est particulièrement évident pour le rein.

Lorsqu’un patient souffre d’une insuffisance rénale terminale, les deux principales solutions sont la dialyse ou la transplantation.

La dialyse impose plusieurs traitements par semaine pendant parfois des années.

La greffe nécessite une intervention chirurgicale, un suivi et des médicaments immunosuppresseurs.

Mais sur la durée, la transplantation rénale est considérée comme plus efficace médicalement et moins coûteuse que le maintien prolongé en dialyse.

La Haute Autorité de santé la présente depuis plusieurs années comme la stratégie la plus efficiente pour les patients qui peuvent en bénéficier.

Le développement des greffes devient donc à la fois une priorité sanitaire et une question d’organisation économique.

La première urgence reste pourtant de mieux utiliser les dons humains

Les xénogreffes attirent naturellement l’attention.

L’idée de remplacer un rein humain par celui d’un porc génétiquement modifié semble sortir d’un scénario de science-fiction.

Mais le message du Comité d’éthique est finalement beaucoup plus pragmatique.

La technologie ne doit pas servir d’excuse pour négliger les possibilités qui existent déjà.

Mieux identifier les donneurs potentiels.

Renforcer les équipes hospitalières.

Réduire l’opposition.

Développer le don du vivant.

Faciliter les dons croisés.

Et parallèlement préparer les technologies qui pourraient demain augmenter massivement le nombre d’organes disponibles.

La France a réalisé 6 148 greffes en 2025.

C’est un record.

Mais 23 294 patients attendaient toujours un organe début 2026.

Avant de savoir si les reins de porcs génétiquement modifiés pourront un jour résoudre la pénurie, le premier défi français consiste donc à ne plus perdre les greffons humains qui pourraient déjà sauver des vies aujourd’hui.