Trois ans.
C’est le temps qu’il aura fallu à Mistral AI pour passer du statut de jeune pousse parisienne fondée par trois chercheurs à celui d’entreprise technologique valorisée plus de 21 milliards d’euros.
Ce mardi 8 septembre, le groupe a annoncé une levée de fonds de série D de 3 milliards d’euros.
Il s’agit, selon Mistral et Bpifrance, de la plus importante levée en capital jamais réalisée par une entreprise technologique européenne.
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Samsung Electronics mène le tour de table.
Le groupe sud-coréen est accompagné par le Scaleup Europe Fund, géré par EQT, ainsi que par l’investisseur historique PSG Equity.
Bpifrance, ASML, Nvidia, BNP Paribas CIB, Eurazeo, Salesforce Ventures, BlackRock ou encore le Grand-Duché de Luxembourg font également partie des investisseurs ayant participé à l’opération.
Consulter l’annonce officielle de Mistral AI
Le montant est spectaculaire.
Mais l’utilisation de cet argent l’est peut-être encore davantage.
Mistral AI vaut désormais plus de 21 milliards d’euros
La progression en un an donne une idée de la vitesse à laquelle l’entreprise grandit.
En septembre 2025, Mistral AI avait levé 1,7 milliard d’euros.
Cette opération, menée par ASML, avait valorisé l’entreprise 11,7 milliards d’euros après investissement.
Douze mois plus tard, la valorisation dépasse 21 milliards.
Elle a donc progressé d’au moins 79 % en un an.
Et l’entreprise n’existait même pas encore au printemps 2023.
Cette progression place Mistral parmi les sociétés privées les plus valorisées de la tech européenne.
Elle illustre également un changement de perception des investisseurs.
Pendant longtemps, l’Europe semblait capable de produire de bons chercheurs et de bonnes start-up, mais beaucoup moins de financer leur passage à l’échelle.
Le nouveau tour de table de Mistral montre qu’un projet européen peut désormais attirer plusieurs milliards d’euros sans devoir immédiatement passer sous le contrôle d’un groupe américain.
Les fondateurs continuent d’ailleurs de contrôler l’entreprise et le capital reste majoritairement européen, selon son directeur financier Johan Bergqvist.
Pourquoi Mistral AI a-t-elle besoin de 3 milliards d’euros ?
L’intelligence artificielle est devenue une industrie extrêmement gourmande en capitaux.
Pour entraîner les modèles les plus puissants, il faut des milliers de processeurs spécialisés.
Il faut ensuite construire ou louer des centres de données.
Les serveurs consomment énormément d’électricité.
Les équipes de recherche sont coûteuses.
Enfin, une fois le modèle développé, il faut disposer d’infrastructures capables de répondre à des millions de requêtes.
Autrement dit, développer une IA mondiale ne ressemble plus uniquement à la création d’un logiciel.
Cela ressemble de plus en plus à une industrie lourde.
Arthur Mensch résume l’objectif de la nouvelle levée assez simplement : donner à Mistral les moyens d’aller plus vite dans la recherche, les produits et l’infrastructure.
La société explique que les fonds serviront notamment à augmenter sa capacité de calcul nécessaire à l’entraînement de nouveaux modèles, développer ses infrastructures et accélérer son expansion commerciale et internationale.
Mistral AI ne veut plus être seulement un fabricant de modèles
C’est probablement le changement le plus intéressant pour les entreprises.
Lors de sa création, Mistral était principalement identifiée comme un concepteur de grands modèles de langage européens.
Ses modèles étaient comparés à ceux d’OpenAI, Google, Meta ou Anthropic.
Trois ans plus tard, l’ambition est beaucoup plus large.
La société veut désormais maîtriser ce qu’elle appelle une approche full stack.
Elle développe les modèles.
Elle fournit les outils permettant aux entreprises de les personnaliser.
Elle propose des applications.
Mais elle construit aussi la capacité informatique nécessaire pour les faire fonctionner.
Mistral affirme vouloir offrir à ses clients la possibilité de contrôler quatre éléments : leurs données, leurs modèles, leur capacité de calcul et leurs systèmes d’IA en production.
Pour un dirigeant, ce changement est essentiel.
Le choix d’un fournisseur d’intelligence artificielle ne portera bientôt plus uniquement sur la qualité d’un chatbot.
Il concernera toute l’architecture technologique de l’entreprise.
Une stratégie directement construite autour de la souveraineté
C’est également ce qui différencie Mistral d’une partie de ses concurrents.
La société insiste sur des modèles à poids ouverts.
Une entreprise peut donc les télécharger, les personnaliser et, dans certains cas, les exécuter sur sa propre infrastructure.
L’objectif est notamment de permettre aux organisations de travailler avec l’IA sans devoir transmettre leurs informations les plus sensibles à un fournisseur externe.
Mistral veut faire de cette maîtrise des données un argument commercial.
Le sujet devient particulièrement sensible dans les secteurs réglementés.
Banque.
Défense.
Énergie.
Industrie.
Administrations publiques.
Santé.
Dans ces domaines, le choix d’une intelligence artificielle ne repose pas uniquement sur la performance du modèle.
La localisation des données, les conditions d’accès, la traçabilité et la dépendance à un fournisseur étranger peuvent être aussi importantes.
Business Times avait déjà analysé cette question avec le partenariat entre l’Office européen des brevets et Mistral AI, destiné notamment à conserver des infrastructures d’IA critiques sous gouvernance européenne.
À lire sur Business Times : l’Office européen des brevets s’allie à Mistral AI
L’État français commence lui aussi à utiliser Mistral AI
La souveraineté numérique n’est plus seulement un concept politique.
Elle commence à se traduire dans les marchés et les usages.
Stéphanie Schaer, directrice interministérielle du numérique, expliquait récemment à Business Times que l’État avait déployé un socle interministériel d’IA générative de confiance développé notamment avec Mistral AI et Outscale.
Près de 10 000 agents l’avaient déjà testé au moment de notre entretien.
L’objectif consiste à permettre aux administrations d’utiliser l’intelligence artificielle tout en maîtrisant davantage la sécurité et la localisation de leurs données.
Lire l’entretien de Business Times avec Stéphanie Schaer, directrice de la DINUM
Pour Mistral, ces projets sont importants.
Ils lui permettent de démontrer que son discours sur la souveraineté peut se traduire en contrats réels.
La puissance de calcul devient le nerf de la guerre
La nouvelle levée doit surtout permettre à Mistral de résoudre un problème beaucoup plus matériel : disposer de suffisamment de machines.
Les modèles les plus avancés utilisent des quantités considérables de GPU.
Or cette capacité reste rare.
Les entreprises européennes dépendent encore largement de technologies développées aux États-Unis, notamment par Nvidia.
Mistral veut néanmoins contrôler davantage l’infrastructure sur laquelle fonctionnent ses modèles.
Son objectif est particulièrement ambitieux : disposer de jusqu’à 1 GW de capacité de calcul en Europe d’ici 2030.
Une première étape importante a déjà été franchie en France.
Mistral a signé un accord lui permettant de disposer de 96 MW dans une première phase sur Campus AI, avec une montée possible jusqu’à 200 MW.
Cette infrastructure servira à entraîner ses propres modèles mais également à fournir de la capacité informatique à ses clients.
Le changement de métier devient évident.
Mistral commence à se rapprocher à la fois d’un laboratoire d’IA, d’un éditeur logiciel et d’un fournisseur de cloud.
Pourquoi Samsung investit dans Mistral AI
La présence de Samsung comme chef de file du tour de table n’est pas anodine.
Le groupe sud-coréen est l’un des plus grands industriels technologiques mondiaux.
Semi-conducteurs.
Mémoire.
Smartphones.
Électronique.
Centres de données.
Samsung possède exactement le type de compétences dont une entreprise d’intelligence artificielle a besoin pour passer à l’échelle industrielle.
L’investissement accompagne également un partenariat stratégique annoncé entre les deux entreprises à l’occasion de la visite en France du président sud-coréen Lee Jae-myung.
Il prolonge une tendance déjà visible un an plus tôt.
En 2025, c’est ASML, le fabricant néerlandais des machines indispensables à la production des semi-conducteurs les plus avancés, qui avait mené la précédente levée de fonds.
ASML avait alors investi 1,3 milliard d’euros.
En deux ans, Mistral a donc fait entrer deux des entreprises les plus stratégiques de l’industrie mondiale des semi-conducteurs parmi ses principaux soutiens.
Cela montre combien la frontière entre intelligence artificielle et industrie physique disparaît progressivement.
Plus de 125 grandes entreprises utilisent désormais Mistral
L’autre défi consiste évidemment à transformer les milliards levés en activité commerciale.
Mistral indique accompagner désormais plus de 125 grandes entreprises mondiales.
Parmi elles figurent Airbus, ASML et HSBC.
L’entreprise est présente dans 20 pays.
La Caisse des Dépôts indique par ailleurs que Mistral compte désormais plus de 1 000 collaborateurs.
C’est un changement d’échelle spectaculaire.
La société comptait encore quelques centaines de salariés relativement récemment.
Son activité se développe également très rapidement.
Selon son directeur financier Johan Bergqvist, Mistral est en bonne voie pour atteindre 1 milliard de dollars de revenus récurrents annualisés d’ici la fin de l’année.
Ce chiffre demande une précision.
Il s’agit d’un objectif de revenus annualisés, pas nécessairement du chiffre d’affaires effectivement encaissé sur l’ensemble de l’exercice.
Mais il montre la vitesse de commercialisation.
Le pari de Mistral : vendre moins un chatbot qu’une infrastructure aux entreprises
C’est probablement ici que la stratégie devient particulièrement intéressante pour les lecteurs de Business Times.
Mistral ne veut pas dépendre uniquement du succès du Chat, son assistant concurrent de ChatGPT.
Le marché grand public est extrêmement coûteux.
OpenAI, Google et Meta disposent de centaines de millions, voire de milliards d’utilisateurs potentiels grâce à leurs autres produits.
Mistral dispose de beaucoup moins de moyens marketing.
L’entreprise semble donc privilégier un terrain où elle peut davantage se différencier : les besoins spécifiques des grandes organisations.
Une banque n’a pas forcément besoin du meilleur chatbot généraliste du monde.
Elle peut vouloir un modèle capable d’analyser ses propres documents sans faire sortir ses données de son infrastructure.
Un industriel peut vouloir entraîner une IA sur ses processus de fabrication.
Une administration peut rechercher un modèle hébergé en Europe.
Un groupe énergétique peut vouloir créer ses propres agents spécialisés.
C’est sur ces usages que Mistral construit progressivement son modèle économique.
Une approche différente d’OpenAI ou Anthropic
La société doit néanmoins affronter des concurrents disposant de moyens financiers beaucoup plus importants.
OpenAI et Anthropic ont levé des montants considérables.
Google dispose de son propre cloud et de ses propres puces.
Meta finance ses modèles avec les revenus générés par Facebook, Instagram et WhatsApp.
Amazon et Microsoft disposent eux aussi d’infrastructures mondiales.
Face à ces groupes, 3 milliards d’euros peuvent sembler gigantesques en Europe et relativement modestes à l’échelle mondiale.
Mistral défend donc une autre logique.
Johan Bergqvist estime que l’entreprise parvient à développer ses modèles avec une meilleure efficacité économique que certains concurrents et qu’elle n’a donc pas besoin du même niveau de capital.
Cette stratégie devra cependant être démontrée dans la durée.
La course à l’intelligence artificielle devient chaque année plus coûteuse.
La valorisation de Mistral AI peut-elle être justifiée ?
Une valorisation supérieure à 21 milliards d’euros reste considérable pour une entreprise créée en 2023.
Elle repose nécessairement sur des attentes de croissance très importantes.
Les investisseurs parient sur plusieurs hypothèses.
D’abord, que les dépenses des entreprises en intelligence artificielle continueront de progresser rapidement.
Ensuite, qu’une partie importante des organisations ne voudra pas dépendre d’un seul acteur américain.
Enfin, que Mistral réussira à transformer son positionnement européen en véritable avantage commercial international.
Si l’objectif de revenus annualisés de près d’un milliard de dollars est atteint, la valorisation représente encore plus de vingt fois ce niveau d’activité.
C’est élevé.
Mais les investisseurs valorisent davantage la croissance future que les bénéfices actuels.
La prochaine étape consistera donc à démontrer que les contrats peuvent suivre la même trajectoire que les levées de fonds.
Mistral AI devient aussi un enjeu politique européen
L’entreprise dépasse désormais largement le statut d’une simple start-up.
Mistral représente une partie des ambitions européennes dans l’intelligence artificielle.
La présence du Scaleup Europe Fund dans cette levée est révélatrice.
Le fonds soutenu au niveau européen a été créé précisément pour permettre aux entreprises technologiques du continent de financer leur croissance sans être obligées de chercher exclusivement leurs capitaux aux États-Unis ou en Asie.
Bpifrance participe également une nouvelle fois à l’opération.
Voir l’annonce de la participation de Bpifrance à la levée de Mistral AI
La question prend d’autant plus de relief que l’Europe a déjà vu plusieurs de ses entreprises technologiques les plus prometteuses passer sous contrôle étranger.
Business Times l’évoquait récemment avec le projet de rachat de Hugging Face par Nvidia pour près de 13 milliards de dollars.
À lire sur Business Times : Nvidia veut racheter Hugging Face pour 12,9 milliards
Mistral représente pour l’instant le scénario inverse.
Des capitaux étrangers entrent au capital, mais l’entreprise conserve son centre de décision et une majorité de ses actionnaires en Europe.
Souveraineté ne signifie pas indépendance totale
Il faut néanmoins éviter une présentation trop simpliste.
Mistral est européen.
Ses fondateurs contrôlent l’entreprise.
Ses modèles peuvent fonctionner sur des infrastructures européennes.
Mais son écosystème reste profondément international.
Samsung est sud-coréen.
Nvidia est américain.
Microsoft est un partenaire important.
Les centres de données utilisent majoritairement des processeurs conçus aux États-Unis.
La souveraineté numérique ne signifie donc pas nécessairement fabriquer chaque composant en France.
Elle consiste davantage à conserver suffisamment de contrôle pour éviter une dépendance complète à un seul fournisseur ou à un seul pays.
C’est précisément le modèle que Mistral cherche à défendre : permettre aux organisations de choisir où fonctionnent leurs modèles, où restent leurs données et sur quelles infrastructures elles souhaitent les déployer.
Une nouvelle étape pour la French Tech
La levée comporte enfin une dimension symbolique.
La France possède depuis longtemps des ingénieurs et chercheurs reconnus mondialement.
Elle a souvent rencontré davantage de difficultés lorsque ses entreprises devaient lever plusieurs milliards pour continuer à grandir.
Le cas de Hugging Face a encore récemment rappelé cette faiblesse.
Mistral suit pour l’instant une autre trajectoire.
Créée à Paris.
Financée à grande échelle.
Toujours contrôlée par ses fondateurs.
Et capable d’attirer les plus grands groupes industriels mondiaux à son capital.
Business Times avait d’ailleurs placé Mistral parmi les entreprises françaises susceptibles de devenir les grands groupes technologiques de demain.
À lire sur Business Times : les start-up françaises qui pourraient devenir les géants de demain
Avec une valorisation dépassant désormais 21 milliards d’euros, le terme de start-up commence lui-même à devenir presque réducteur.
Mistral AI doit maintenant transformer les milliards en avantage industriel
Le tour de table du 8 septembre constitue donc une étape spectaculaire.
Mais il ne représente pas une victoire définitive.
Dans l’intelligence artificielle, 3 milliards d’euros peuvent être consommés rapidement.
Les besoins en puissance de calcul augmentent.
Les modèles évoluent tous les quelques mois.
La concurrence se joue désormais entre groupes disposant de moyens financiers historiques.
Mistral doit donc réussir plusieurs paris simultanément.
Continuer à produire des modèles compétitifs.
Construire suffisamment de capacité informatique.
Convaincre les grandes entreprises.
Maintenir une architecture ouverte.
Protéger son indépendance.
Et développer son activité hors d’Europe.
La nouvelle levée donne à Mistral AI davantage de moyens pour atteindre ces objectifs.
Elle change surtout la nature de l’entreprise.
Mistral n’essaie plus simplement de prouver que l’Europe peut développer un bon modèle d’intelligence artificielle.
Elle veut désormais démontrer qu’elle peut construire une véritable industrie européenne de l’IA, depuis la puissance de calcul jusqu’aux applications utilisées quotidiennement dans les entreprises.
Le pari est beaucoup plus ambitieux.
Mais avec 3 milliards d’euros supplémentaires, plus de 1 000 salariés, une présence dans 20 pays et une valorisation supérieure à 21 milliards, Mistral dispose désormais d’une taille qui oblige ses concurrents comme ses clients à la regarder autrement.
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