Trois milliards de dollars supplémentaires pour creuser plus vite et surtout beaucoup plus loin.
The Boring Company a bouclé une nouvelle levée de fonds qui porte sa valorisation à 23 milliards de dollars. Le tour de table a été mené par les Émirats arabes unis et des entités d’investissement affiliées.
Human Capital, Vy Capital, Valor Equity Partners, Sequoia Capital, Andreessen Horowitz, Temasek, Shamal Holding et Baron Capital figurent également parmi les investisseurs annoncés.
Lire les informations de Reuters sur la levée de fonds
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The Boring Company : une valorisation multipliée par quatre depuis 2022
La progression est impressionnante.
En 2022, The Boring Company avait levé 675 millions de dollars avec une valorisation d’environ 5,7 milliards de dollars.
Quatre ans plus tard, sa valeur annoncée atteint 23 milliards.
La société a donc vu sa valorisation être multipliée par environ quatre, alors même qu’elle reste une entreprise privée et ne publie pas les informations financières détaillées d’une société cotée.
C’est une nuance importante pour lire le chiffre.
Une valorisation de 23 milliards de dollars ne signifie pas que l’entreprise possède 23 milliards d’actifs ni qu’elle réalise un chiffre d’affaires comparable. Elle correspond au prix implicite retenu lors de cette opération entre l’entreprise et ses investisseurs.
Business Times avait récemment analysé ce mécanisme : dans les entreprises innovantes, la valorisation peut dépendre autant des actifs immatériels, de la technologie et du potentiel futur que des performances financières immédiatement visibles.
À lire sur Business Times : l’immatériel transforme la valorisation des entreprises
Les Émirats arabes unis prennent une place centrale dans le financement
Le profil du chef de file du tour de table mérite autant d’attention que le montant levé.
Les Émirats arabes unis et des entités d’investissement affiliées conduisent l’opération. Or The Boring Company développe déjà un projet majeur avec Dubaï.
Reuters indique qu’une partie des nouveaux capitaux doit soutenir un partenariat élargi portant sur plus de 150 kilomètres d’infrastructures souterraines aux Émirats.
Ce chiffre ne doit pas être confondu avec le seul Dubai Loop actuellement annoncé.
La première phase officielle du Dubai Loop prévoit une liaison de 6,4 kilomètres et quatre stations entre le quartier financier et Dubai Mall.
À terme, la Roads and Transport Authority de Dubaï prévoit un tracé d’environ 22 kilomètres avec 19 stations.
Le coût annoncé pour la première phase est d’environ 565 millions de dirhams, soit près de 154 millions de dollars. Le projet complet est estimé autour de 2 milliards de dirhams.
Consulter les données officielles de la RTA de Dubaï sur le Dubai Loop
Las Vegas reste la principale vitrine commerciale
Pour comprendre la valeur accordée à The Boring Company, il faut regarder Las Vegas.
Le premier Las Vegas Convention Center Loop a ouvert en 2021.
Le réseau initial comprend 1,7 mile de tunnels et trois stations. The Boring Company indique qu’il a été construit en environ un an pour un coût de 47 millions de dollars.
Depuis, le projet s’est progressivement étendu vers plusieurs hôtels et sites du Strip.
L’entreprise affirme que le Vegas Loop a déjà transporté plus de 4 millions de passagers. Les autorités locales ont également approuvé un réseau pouvant atteindre à terme 68 miles de tunnels et 104 stations.
Voir l’état des différents projets de The Boring Company
Ces chiffres doivent néanmoins être lus avec prudence.
Le réseau actuellement en service reste beaucoup plus petit que la vision finale présentée par l’entreprise. The Boring Company annonce une capacité cible pouvant atteindre 90 000 passagers par heure lorsque le Vegas Loop sera pleinement développé.
Le réseau historique du Convention Center a, lui, démontré selon la société un pic supérieur à 4 500 passagers par heure.
Entre les deux se trouve tout le défi industriel : passer d’une infrastructure locale fonctionnelle à un réseau urbain beaucoup plus dense.
Nashville doit montrer que le modèle peut sortir de Las Vegas
The Boring Company construit parallèlement le Music City Loop à Nashville.
Le chantier doit relier le centre-ville, plusieurs secteurs touristiques et l’aéroport international.
Pour la société, le projet est stratégique.
Las Vegas présente un contexte très particulier : forte concentration de visiteurs, distances relativement courtes et nombreux grands établissements privés capables d’accueillir des stations.
Nashville doit démontrer que le modèle peut fonctionner dans une autre métropole et dans un contexte géologique différent.
L’entreprise a indiqué cet été que deux tunneliers Prufrock travaillaient déjà sur le chantier et qu’une troisième machine devait rejoindre le projet en septembre.
Cette industrialisation du creusement est justement au cœur de la promesse faite aux investisseurs.
Prufrock constitue peut-être le véritable actif stratégique
The Boring Company est souvent présentée comme une entreprise de transport.
Mais sa valeur technologique repose en grande partie sur ses tunneliers.
La société développe en interne la gamme Prufrock. Son objectif est de réduire le coût et la durée du creusement grâce à une automatisation accrue, à la pose continue des segments de tunnel et à des machines capables de commencer ou terminer un chantier sans grands puits de lancement.
La société affiche comme cible une vitesse supérieure à un mile par semaine et un coût inférieur à 8 millions de dollars par mile pour le tunnel d’un système Loop.
Il s’agit cependant d’objectifs annoncés par The Boring Company, pas d’une performance garantie pour chaque chantier.
La géologie, les stations, les réseaux existants, la réglementation et les équipements de sécurité peuvent modifier fortement le coût final d’une infrastructure souterraine.
La vraie ambition : transformer le tunnel en produit industriel
C’est probablement là que le modèle devient intéressant pour les dirigeants.
Un tunnel traditionnel est presque toujours traité comme un projet spécifique.
Les études, la géologie, le tunnelier, les installations de chantier et les méthodes changent d’un ouvrage à l’autre.
The Boring Company cherche au contraire à appliquer une logique de standardisation industrielle.
Même diamètre. Machines produites en série. Éléments de revêtement standardisés. Processus de construction reproductibles. Exploitation intégrée.
En résumé, Musk veut rapprocher la construction d’un tunnel de la fabrication d’un produit.
Cette approche fait écho aux transformations observées dans de nombreux secteurs : lorsqu’une activité de projet devient suffisamment standardisée, elle peut bénéficier d’effets d’échelle auparavant impossibles.
Business Times a régulièrement montré que l’accès au capital devient justement déterminant pour financer ce passage du prototype à l’industrialisation.
Trois milliards pour accélérer les recrutements et multiplier les chantiers
Les nouveaux fonds serviront à augmenter les effectifs dans l’ingénierie, la production et les opérations.
The Boring Company doit aussi produire davantage de tunneliers et mener simultanément plusieurs projets.
C’est un changement majeur par rapport aux premières années de l’entreprise.
Une société de logiciel peut parfois servir des milliers de nouveaux clients sans multiplier dans les mêmes proportions ses infrastructures physiques.
Le tunnel répond à une logique différente.
Chaque nouveau marché implique du matériel lourd, des équipes locales, des autorisations, des études géotechniques et une coordination avec de nombreuses administrations.
Une levée de 3 milliards de dollars peut donc sembler énorme pour une start-up. Elle est beaucoup moins surprenante lorsqu’il s’agit de bâtir simultanément des infrastructures dans plusieurs métropoles.
23 milliards de valorisation pour une entreprise dont le passage à l’échelle reste à prouver
C’est le principal pari des investisseurs.
The Boring Company a désormais prouvé qu’elle savait construire et exploiter des tunnels de transport.
Elle n’a pas encore démontré à grande échelle qu’elle pouvait déployer rapidement des dizaines ou des centaines de kilomètres tout en maintenant les coûts annoncés.
La valorisation de 23 milliards repose donc largement sur l’avenir.
Elle suppose que la société puisse signer davantage de contrats, multiplier ses tunneliers, accélérer les chantiers et transformer son savoir-faire en avantage industriel durable.
Les investisseurs américains restent historiquement beaucoup plus disposés que leurs homologues européens à financer très tôt ce type de trajectoire capitalistique.
Business Times avait déjà souligné cette différence dans son analyse du capital-risque européen et américain.
Le financement massif de The Boring Company en constitue une illustration spectaculaire : les investisseurs ne financent pas seulement les tunnels déjà exploités. Ils financent la possibilité que la société en construise un jour des centaines de kilomètres par an.
Un enjeu de mobilité, mais aussi de partage de l’espace urbain
La promesse de Musk consiste à utiliser le sous-sol pour augmenter la capacité de transport sans occuper davantage d’espace en surface.
Cette logique intéresse des villes confrontées à la congestion, mais aussi à la difficulté de construire de nouvelles infrastructures dans des zones déjà très urbanisées.
Business Times avait récemment abordé l’autre grande transformation de la mobilité urbaine et professionnelle : l’électrification des véhicules et des infrastructures associées.
À lire sur Business Times : Bump et la mutation des infrastructures de mobilité électrique
The Boring Company ajoute une autre dimension : ne plus seulement changer le véhicule, mais déplacer une partie des flux sous la ville.
Les professionnels français du tunnel suivent eux aussi cette industrialisation
La question du sous-sol n’est évidemment pas réservée aux projets d’Elon Musk.
En France, la filière des travaux souterrains travaille elle aussi sur l’automatisation, la sécurité, la réduction des nuisances et l’amélioration des performances des tunneliers.
Le prochain congrès international de l’Association française des tunnels et de l’espace souterrain réunira justement à Lille les professionnels du secteur autour du thème des « solutions souterraines » face aux nouveaux défis urbains et environnementaux.
À découvrir sur Business BTP : le Congrès 2026 de l’AFTES consacré aux travaux souterrains
La comparaison est intéressante.
The Boring Company cherche à imposer une approche très standardisée et verticale. Les grands projets européens restent souvent beaucoup plus individualisés et intégrés à des systèmes lourds de transport collectif.
Les prochaines années diront si ces deux modèles convergent ou restent adaptés à des usages très différents.
La levée de fonds change surtout l’échelle du pari
Trois milliards de dollars donnent désormais à The Boring Company les moyens de mener plusieurs projets en parallèle.
Ils ne garantissent pas leur réussite.
Le groupe doit encore transformer des annonces de réseaux très vastes en kilomètres réellement construits, démontrer ses coûts, obtenir les autorisations nécessaires et prouver que ses systèmes peuvent absorber des volumes importants de passagers.
Mais le financement change la nature du projet.
En 2022, The Boring Company était valorisée 5,7 milliards de dollars et cherchait surtout à accélérer le développement de ses machines et du Vegas Loop.
En 2026, elle vaut 23 milliards et se prépare à construire simultanément aux États-Unis et au Moyen-Orient.
Le pari des investisseurs ne porte donc plus simplement sur un tunnel sous Las Vegas. Il porte sur la possibilité de transformer le creusement souterrain en industrie standardisée, rapide et reproductible. Si The Boring Company y parvient, sa technologie pourrait dépasser le seul transport de passagers. Si elle échoue à passer à l’échelle, sa valorisation de 23 milliards apparaîtra au contraire comme le prix très élevé d’une promesse encore largement souterraine.
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