Le tarif agent EDF est devenu l’un des dossiers sociaux les plus sensibles de cette rentrée.
Mardi 15 septembre, les salariés des industries électriques et gazières se sont massivement mobilisés à l’appel d’une intersyndicale réunissant la CGT, la CFE-CGC, la CFDT et FO.
En fin de journée, 65 % des salariés d’EDF SA étaient en grève, hors filiales. Chez Engie, le mouvement concernait 63 % des effectifs.
Des baisses de puissance ont également été enregistrées dans plusieurs centrales nucléaires, notamment au Tricastin, à Flamanville, Nogent-sur-Seine, Penly, Cattenom, Paluel et Saint-Alban.
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Face à l’ampleur du mouvement, les syndicats ont demandé à rencontrer directement le Premier ministre. Ils ont fixé une échéance au 2 octobre, faute de quoi ils menacent de reprendre et de durcir la mobilisation.
Qu’est-ce exactement que le tarif agent EDF ?
Le dispositif est ancien.
Il trouve son origine dans le statut des industries électriques et gazières mis en place après la nationalisation du secteur à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.
Il permet aux salariés concernés de bénéficier de conditions très préférentielles sur leur consommation d’électricité et de gaz.
Le système ne concerne d’ailleurs pas uniquement EDF.
Environ 140 000 salariés actifs des industries électriques et gazières peuvent en bénéficier. Ils travaillent notamment chez EDF, Enedis, RTE, Engie, GRDF, NaTran ou certains distributeurs locaux.
À ces actifs s’ajoutent près de 160 000 retraités.
Concrètement, l’abonnement peut être pris en charge et la consommation est facturée à un niveau très inférieur au tarif habituellement payé par les particuliers.
RTL donne un exemple particulièrement parlant. Un technicien de GRDF explique payer environ 20 euros par mois, alors que sa facture atteindrait selon lui près de 200 euros sans cet avantage.
RTL détaille le fonctionnement du tarif agent et donne la parole à plusieurs bénéficiaires.
Moins de 2 % du prix normal selon la Cour des comptes
C’est ici que les chiffres deviennent beaucoup plus sensibles.
Selon la Cour des comptes, les bénéficiaires du dispositif auraient payé en 2024 seulement 2,2 % du prix moyen de l’électricité supporté par les autres consommateurs et 1,8 % pour le gaz.
Les syndicats contestent cette présentation.
Ils estiment que le tarif effectivement payé se situe davantage autour de 10 % du prix supporté par un ménage classique.
Cette différence s’explique notamment par la manière de comptabiliser l’abonnement, les taxes, l’acheminement et les différentes composantes de la facture.
Le sujet est donc moins simple qu’une réduction uniforme de 90 %.
Mais l’écart reste considérable.
Pour mieux comprendre la transformation actuelle du marché de l’électricité, Business Times avait déjà analysé ce qui change depuis la disparition de l’Arenh et la nouvelle régulation des prix de l’électricité.
Plus de 700 millions d’euros de coût en 2024
C’est surtout le coût global du dispositif qui a relancé le débat.
Dans son rapport consacré aux ressources humaines d’EDF, la Cour des comptes estime que l’avantage énergie a représenté plus de 700 millions d’euros en 2024 à l’échelle du groupe EDF.
Pour EDF SA seule, son coût moyen est évalué à environ 381 millions d’euros par an entre 2018 et 2024.
La Cour souligne également une autre conséquence.
Parce que les anciens salariés continuent à bénéficier de cet avantage après leur départ à la retraite, EDF doit provisionner les engagements futurs correspondants.
Ces passifs sociaux atteignaient environ 3,9 milliards d’euros fin 2024.
L’État ne veut pas supprimer le tarif agent
C’est un point important.
Contrairement à ce que certaines formulations peuvent laisser penser, le gouvernement affirme ne pas vouloir supprimer le tarif agent.
Le conflit porte principalement sur son traitement fiscal et social.
Selon le ministère de l’Énergie, il s’agit de mettre la valorisation de cet avantage en nature en conformité avec le droit.
La Cour des comptes considère en effet que sa valeur utilisée pour calculer les cotisations sociales et l’impôt est actuellement sous-estimée.
Elle estime que cette situation entraîne environ 230 millions d’euros de manque à gagner annuel pour les finances publiques.
Le gouvernement envisage donc de modifier le barème utilisé pour calculer l’avantage en nature.
Pour les salariés, la facture d’électricité ne changerait pas nécessairement directement.
En revanche, la somme intégrée à leur revenu imposable et soumise aux prélèvements sociaux pourrait augmenter.
C’est précisément cette conséquence qui provoque la colère des syndicats.
Pour les syndicats, il ne s’agit pas d’un privilège mais d’une rémunération
Les représentants des salariés rejettent fortement le terme de « privilège ».
Selon eux, le tarif agent constitue une composante historique de la rémunération des électriciens et gaziers.
Ils mettent notamment en avant les astreintes, le travail de nuit, les interventions par mauvais temps ou encore la disponibilité demandée aux agents pour garantir la continuité du réseau.
La CGT estime également que certaines grilles de rémunération commencent à des niveaux faibles et que l’avantage énergie participe donc à l’attractivité globale des métiers.
Pour un foyer de quatre personnes, un représentant syndical interrogé lors de la mobilisation évalue cet avantage à environ 2 000 euros par an.
Les manifestations ne se sont d’ailleurs pas limitées aux grands sites industriels.
En Loir-et-Cher, par exemple, les salariés ont également défilé pour défendre cet avantage historique. La Nouvelle République revient sur les raisons de leur mobilisation à Blois.
Le vrai sujet pour EDF : réussir à recruter
Cette dimension devient importante pour comprendre le conflit.
La France prévoit de relancer fortement son industrie nucléaire, de développer ses réseaux électriques et d’accélérer l’électrification de nombreux usages.
Ces projets réclament des milliers de recrutements.
EDF met d’ailleurs toujours en avant le tarif préférentiel sur l’électricité et le gaz parmi les avantages proposés dans certaines offres d’emploi.
Le dispositif fait donc partie du package de rémunération global présenté aux candidats.
Réduire sa valeur pourrait avoir un impact sur l’attractivité de certains postes.
Cette question est loin d’être secondaire au moment où le groupe doit simultanément prolonger son parc nucléaire existant, construire de nouveaux réacteurs et adapter ses infrastructures.
Sur Business BTP, nous suivons notamment cette nouvelle phase du nucléaire français avec le chantier des futurs réacteurs EPR2 de Penly.
Un cas d’école pour les politiques de rémunération des entreprises
Au-delà d’EDF, le débat pose une question intéressante pour toutes les directions d’entreprise.
Quelle valeur faut-il donner aux avantages accordés aux salariés ?
Voiture de fonction, logement, actions gratuites, repas, produits vendus à tarif préférentiel ou complémentaire santé constituent parfois une part importante de la rémunération réelle.
Lorsqu’une entreprise modifie un avantage historique, elle ne modifie donc pas seulement une ligne comptable.
Elle touche à la perception qu’ont les salariés de leur rémunération globale.
C’est particulièrement vrai lorsque l’avantage existe depuis plusieurs décennies.
De nombreuses grandes entreprises accordent d’ailleurs à leurs salariés des tarifs préférentiels sur leurs propres produits ou services.
EDF défend elle-même ce principe, tout en reconnaissant la nécessité de contrôler son coût et d’éviter les consommations excessives.
Pour les entreprises confrontées à la volatilité des prix de l’énergie, la maîtrise de ce poste est également devenue stratégique. Business Times avait notamment interrogé Aurora Energy Research sur les stratégies permettant aux entreprises de mieux se protéger contre les fluctuations du prix de l’électricité.
Tarif agent : pourquoi le compromis sera difficile
Les deux camps ne parlent finalement pas tout à fait de la même chose.
La Cour des comptes et le gouvernement regardent le coût du dispositif, son traitement fiscal et son écart avec les règles appliquées aux autres avantages en nature.
Les syndicats regardent une composante de rémunération intégrée depuis des décennies au contrat social de la branche.
C’est ce qui rend le dossier particulièrement difficile à régler.
Le gouvernement assure vouloir préserver le principe du tarif agent.
Les organisations syndicales craignent qu’une forte hausse de sa fiscalisation n’en réduise tellement l’intérêt qu’elle revienne, dans les faits, à remettre en cause une partie importante de l’avantage.
Le 15 septembre a montré qu’elles disposent d’une capacité de mobilisation importante.
Le prochain rendez-vous est désormais politique.
Les syndicats demandent une réponse de Matignon avant le 2 octobre.
Derrière une facture d’électricité préférentielle se joue donc une question beaucoup plus large : jusqu’où une entreprise peut-elle réformer un avantage historique lorsqu’il est devenu, pour ses salariés, une véritable composante de leur rémunération ?
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